Une histoire symbolique du Moyen Age occidental, de Michel Pastoureau

Une histoire symbolique du Moyen Age occidental, de Michel PastoureauCe petit livre m’a attiré l’œil, il est mine de rien assez rare de voir un livre de poche sur ce genre de thème en tête de gondole à la Fnac. Peut-être que la parution de l’énorme bestiaire médiéval du même auteur lui a donné un coup de fouet ?

L’essence du Moyen-Âge

J’aime l’histoire, j’aime les récits de bataille de trahisons et d’épopées épiques mais j’aime aussi beaucoup l’histoire des idées d’époques passées. C’est là peut-être qu’on touche le plus à ce qui les rend différente, étranges à notre regard contemporain. Le Goff est très bon à ce jeu, que ce soit dans un regard global ou cliché après cliché médiéval. Il fait revivre une autre manière de penser.

Ce n’est pas tout à fait le chemin que suit ce livre. Plutôt que de montrer, il explique, documente et analyse les symboles médiévaux. Il le fait avec talent, dans une langue précise mais toujours claire, et illustre même ses propos d’une dizaine de pages couleurs (en feuillet central, chose rare pour un poche mais précieuse vu la thématique).

L’introduction est peut-être la meilleure partie du livre. En une (trop courte) vingtaine de pages elle situe très simplement, à grand renfort d’exemples, la place du symbole dans la mentalité médiévale. Elle montre son rôle social, son lien avec la réalité, sa construction interne, ses règles souvent troubles et apparemment contradictoires.

Un recueil d’articles

L’auteur enchaine ensuite sur différents thèmes plus spécifiques, ayant souvent fait l’objet d’articles séparés. Les procès d’animaux débordent un peu du sujet mais sont intéressants. Les oppositions lion/ours et cerf/sanglier sont très bien vues, illustrant les modifications des symboles avec le temps, sous l’influence notamment de l’Église. C’est fait à l’aide de nombreuses descriptions des interventions de ces animaux, vivants ou représentés, dans la vie médiévale. Il agit de même en étudiant le lys et le bois, deux végétaux qu’on associe facilement à l’époque, pour des raisons bien différentes. Les deux chapitres qui y sont consacrés montrent bien que ces représentations tiennent beaucoup à l’organisation sociale du moyen-âge.

La partie sur les couleurs et l’héraldique est aussi très réussie. Facilement accessible, elle présente une vision de la couleur bien lointaine de nos arcs-en-ciels prismatiques et des nuanciers Pantone. Elle a toutefois le défaut de verser par moments dans le hors-sujet, que ce soient les drapeaux des XIXe et XXe siècles ou la place de la couleur chez les protestants. C’est certes dans le thème car il y est toujours question de symboles, qui s’affrontent ou se répondent, en tout cas façonnent les esprits, mais dans le titre du livre il y a bien marqué « Moyen Âge » ! Cela n’en est pas moins passionnant, et ceci dit les parties incriminables sont très mineures en nombre de pages.

En conclusion, je dirais que c’est un terreau à idée pour faire du jeu de rôle dans un univers médiéval, pour lui donner une ambiance qui ne soit pas juste médiéval-fantastique. c’est intéressant dans le regard que porte l’auteur sur une période différente. C’est agréable à lire et jamais ennuyant. C’est un très bon livre.

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Gradisil, d’Adam Roberts

Gradisil, d'Adam RobertsRésolument contemporain, ce roman est une anticipation à court terme, mettant en scène la colonisation des orbites les plus proches de la Terre à travers trois générations d’une famille de colons. Cela donne un roman en trois parties, une par génération.

MacGyver et Eva Perón sont dans un avion

La première partie est contée par Klara Gyeroffy, jeune fille puis femme dont le père s’est mis en tête d’habiter en orbite basse autour de la Terre. Grâce à une technologie nouvelle (permettant à un avion d’utiliser le magnétisme terrestre pour naviguer dans l’espace depuis la haute atmosphère) ils mettent en place une petite maison, en fait une grande caisse métallique avec un sas. Trahie, Klara doit retourner sur le plancher des vaches, remontera, grandira et vieillira.

Elle aura entre temps engendré Gradisil, devenue à l’âge adulte une passionaria, militant pied à pied pour l’indépendance des Hantes-Landais par rapport aux rampants. Entre la cellule de résistance, le QG d’insurrection armée, les meetings et les voyages d’agrément avec les enfants, on voyage beaucoup en suivant les mémoires de son mari Paul Caunes. L’histoire s’écrit… Elle se termine avec le récit de son fils Hope qui donne un aperçu rapide du futur de ces gens entre ciel et terre.

Une histoire de famille éclatée

Ce livre décrit à la fois l’histoire d’une famille et la naissance d’une nation. Les deux apparaissent comme indissociables, la nation en question étant construite en bonne partie par Gradisil durant la seconde partie, de très loin la plus longue des trois. Ces deux intrigues parallèles, personnelles et politiques, donnent un intérêt à ce qui aurait été sinon une banale histoire de colonisation spatiale.

La partie familiale n’est en elle-même pas très intéressante. Les personnages,  défaut d’être sympathique, sont très humains, très réalistes. On peut difficilement aimer Klara, Paul, Gradisi, Hope ou Sol, mais on les comprend. Décrits avec un luxe de détails impressionnant ils ont une texture réelle, presque photo-réaliste. Mais bien peu de choses les lient sinon quelques souvenirs communs, ce n’est pas Dallas c’est certain. Ceci dit ils servent principalement à porter un regard sur les Hautes-Landes, à fournir des exemples de « Hantes-Landais » (une horrible traduction à mon goût) au lecteur. Ils mettent en scène l’autre intrigue du livre.

Bannière à fond étoilé

La partie historico-politique vole plus haut mais serait bien froide sans ces acteurs. Souvent elle m’a rappelé Révolte sur la Lune de Heinlein, d’une certaine façon plus proche d’une vision mythifiée de la construction des États-Unis. La comparaison est de très loin en faveur de Gradisil ! Là où Heinlein pontifie, Roberts montre. On assiste au premier procès dans l’espace, on assiste aux meetings politiques, on assiste aux règlements de compte, on assiste à la guerre, tout cela à travers les yeux et les opinions des personnages principaux. Ce qui pourrait être long et laborieux en est rendu passionnant. Le lecteur voit la naissance d’une nation et sans se voir infliger toutes les étapes en connaît suffisamment pour y être pris.

Évidemment ce n’est pas à lire pour l’action ou la hard-science, les deux bien peu présentes, mais il y a du souffle et de l’ampleur dans ce gros roman. L’auteur réussit à tenir la distance, progressant comme à l’escalade piton par piton, malgré à l’occasion quelques lenteurs dans la narration qui n’entachent ceci dit ni le plaisir ni l’envie d’en savoir plus.

Renégats, de David Gemmel

Renégats, de David GemmelGemmel est surtout connu pour quelques séries. Son roman Légende (et ses suites et préquelles) a été encensé, de même que ses livres sur le Lion de Macédoine. Disons qu’en achetant un de ses livres on ne prend pas de grands risques.

Des chevaliers, des paysans et des magiciens

Le monde est tout ce qu’il y a de plus commun en fantasy et ne brille surtout pas par son originalité. Des brigands infestent les forêts, les paysans sont dominées par la noblesse guerrière, les mages ont leur place à la cour royale ou ducale… Une petite touche de corruption qui fait tâche d’huile apparait rapidement quand les preux chevaliers vont guerroyer au loin. De nouveaux chevaliers, d’une belle couleur rouge, apparaissent. Il ne manquait plus qu’un gamin se trouve des talents de magicien ! Ah ben justement, ça arrive, seulement 3 pages après le début du chapitre 1.

Voilà au moins le résumé de la moitié du livre, qui est aussi sur la quatrième de couverture. En fait c’est à peine l’exposition car à partir du milieu du livre les personnages foisonnent, les aventures partent dans tous les sens, l’action commence en somme. Gemmel sait décrire l’action de manière très vivante, c’est indéniable, mais il n’arrive pas à rendre les tribulations de ses personnages vraiment passionnantes. Certains sont un peu plus attachants mais leur vie est tout de même très téléphonée. Quand je dis « téléphonée » j’entends « téléphonée » du style « Allo Gary ! j’écris un livre et je manque d’idées, tu pourrais m’envoyer ton dernier scénar’ plize ? Oui, le PMT¹ dans la forêt. »

Je suis méchant mais…

Il y a tout de même des choses à sauver. Tout d’abord l’univers si il n’est pas innovant est suffisamment dense pour intéresser. Sans avoir besoin de sortir des milliers de noms imprononçable Gemmel ouvre une fenêtre sur un ailleurs où l’imagination remplit aisément les trous bien disposés d’un paysage qu’il brosse à grands traits. Au milieu d’une fantasy très classique il ménage de petits détails qui le sont moins, par exemple un peuple nomade persécuté dans un royaume de châteaux et de chevaliers. Le dernier quart du livre apporte même pas mal d’idées, qui sans surprendre sont intelligemment amenées. La magie est sympathique aussi. Basée sur les couleurs, chacune associée à une émotion, elle n’est pas qu’un ensemble de formules plaquées là, elle a un sens dans l’univers et un esthétisme discret.

Ensuite le lecteur suit les trajectoires de plusieurs personnages qui ne se contentent pas d’avancer en parallèle leurs intrigues spécifiques mais résonnent les unes avec les autres. Bon ils ne sont pas très complexes, pas très crédibles, mais Gemmel a du métier, il sait écrire et attirer l’intérêt (en tout cas après la première moitié du livre) du lecteur. Il manie bien la caméra, arrose comme il faut la scène, met de l’action et du mouvement et ça passe. En tout cas tant que les scènes s’enchainent, car quand le rythme baisse j’ai tout de suite décroché, il y manque vraiment un fond.

 

1. Acronyme bien connu de « Porte-Monstre-Trésor »

La Quête de l’oiseau du temps, de Serge Le Tendre et Regis Loisel

La Quête de l'oiseau du temps, de Serge Le Tendre et Régis LoiselMon principal cadeau de Noël est je dois le dire un fort judicieux choix : l’intégrale du cycle originel de La Quête de l’oiseau du temps. J’ai découvert cette série au lycée, une époque étrange où le manque d’argent et la gratuité des bibliothèques incitaient à papillonner d’une œuvre à l’autre. Internet était encore embryonnaire et j’avais ainsi bien plus de temps pour lire.

Comment faire une bonne madeleine ?

Tout ça pour dire qu’en cette époque bénie (ou presque) j’avais trouvé dans cette histoire beaucoup de plaisir, quatre tomes très divertissants au dessin pétillant. Peut-être la belle et aguichante Pélisse fait-elle toujours son petit effet auprès des adolescents ? Bragon et l’inconnu sont aussi marquants dans leurs genres respectifs, Fol de Dol apporte sa touche d’espièglerie, Bulrog suit le modèle de la tragédie. Tous les personnages ont leur place et la mettent en valeur, jouant de concert une même symphonie.

Le dessin et le scénario concourent à faire de ce voyage, revivifiant ou initiatique suivant les personnages, celui du lecteur. Mine de rien, touche par touche, Loisel et Le Tendre créent un univers qui sans être incohérent ne va pas chercher son intérêt dans l’illusion de réalité mais dans le regard que ses personnages posent lui. Tous commentent ce qu’ils voient, ce que c’était avant, ce que c’est maintenant, ce que ce sera peut-être plus tard, les y immergeant, en y plongeant celui qui sans pouvoir interagir les suit du regard. Cet univers n’est pas réel, il est passionnant, pour de la fantasy c’est bien mieux.

Ce Fourreux, c’est un mec au poil !

Depuis que je l’ai lu pour la première fois j’ai grandi, vieilli, un peu grossi. J’ai aussi lu beaucoup de BD et peu ont atteint dans ma mémoire l’éclat de La Quête… Contrairement à d’autre elle ne souffre pas à la relecture. Cette fantasy furieusement imaginative, bien loin des clichés repompés de Tolkien, stimule toujours autant l’imagination et les couleurs de l’intégrale, magnifiques, chatoyantes et fraîches, très agréables à l’œil, la mettent bien en valeur. Le trait caractéristique de Loisel, plein de détails, très expressif, participe autant à l’histoire que les dialogues entre personnage. Tout cela n’a pas pris une ride.

Au contraire avec le temps, et la connaissance du fin mot concernant le fameux « oiseau du temps », on en apprécie d’autant plus les pérégrinations des héros. Le Fourreux évidemment acquiert une autre dimension, l’inconnu aussi. La relation entre Bragon et Pélisse prend davantage d’importance, à mes yeux du moins, et complète à merveille l’intrigue héroïque qui dans mon souvenir l’éclipsait. Quand on sait ce qui nous attend, qu’on n’est pas pressé par le prochain cours, on peut prendre le temps de savoureux une bonne histoire.

Il ne s’agit donc pas de nostalgie, mais bien d’un des chef d’œuvre de la bande dessinée française. Pour ça je suis rassuré, les années ne m’ont pas trompé. Et enfin juste pour le plaisir, l’intégrale de la jaquette de l’édition intégrale une fois dépliée :

La Quête de l'oiseau du temps, de Serge Le Tendre et Régis Loisel

 

Frédéric de Hohenstaufen, de Jacques Benoist-Méchin

Frédéric de HohenstaufenAprès Le Saint Empire Romain Germanique j’avais besoin pour préparer ma campagne Ars Magica dans le Tribunal du Rhin d’informations plus précises sur l’Empire au XIIIe siècle. D’après les livres que j’ai cité (et celui Les Croisades vues par les Arabes, excellent livre d’Amin Maalouf) Frédéric II est le souverain marquant de cette période. Il faudrait peut-être que je songe à prendre un abonnement chez Tempus, ça va me revenir cher à force…

De l’enfant du miracle à l’Étonnement du Monde

Dès l’introduction le ton est donné : sur cet enfant, petit fils du célèbre Frédéric Barberousse, né à Noël, roi puis empereur, se sont penchés tous les anges et démons de l’époque. Quelques prophéties sont amenées sur le tapis et après une belle introduction au contexte politique de la fin du XIIe siècle on entre dans le vif du sujet. Son père Henri IV, homme fort et déterminé, sa mère Constance, amenant la Sicile en dot, les intrigues des différentes cours d’Italie et de Sicile, entre évêques, papes, capitaines allemands et nobles locaux, cette histoire aux personnages hauts en couleurs se suit sans temps mort avec la jubilation de voir triompher l’enfant royal sur les loups. On pourrait presque parler de roman d’apprentissage, car le futur Saint Empereur Germanique va de maître en mentor, progressant à vue d’œil en finesse politique.

Suit la montée vers le trône impérial, le jeu de chassé-croisé avec Otton IV, présenté comme un usurpateur du trône des Hohenstaufen, défait par Philippe Auguste à la grande bataille de Bouvines (note en passant : c’est impressionnant le nombre de symboles nationaux qui se croisent à cette époque), laissant le champ libre à celui qui n’était guère que roi de Sicile. Il ceint la couronne de Charlemagne puis va guerroyer avec les cités lombardes et le Pape pour être sacré Saint Empereur Romain, laissant son fils Henri, encore mineur « régner » sur le Royaume d’Allemagne. Quelques batailles, sacs de villes et coups tordus plus tard on le retrouve  prêt à partir en Croisade comme promis à Rome lors de son sacre. La maladie le forçant à procrastiner, le Pape en profite pour l’excommunier !

Partant malgré tout quelques temps plus tard pour la Sixième Croisade, Frédéric retrouve en Terre Sainte son ami le Sultan d’Égypte qui lui avait promis Jérusalem. Quelques messagers et une bataille pour la galerie lèvent l’hypothèque : la ville sainte est « reconquise ». Triomphateur, il met ses affaires en ordres aussi bien qu’il le peut, les Templiers et Hospitaliers n’attendant qu’un prétexte pour reprendre la guerre sainte, puis rentre en Italie. Même le Pape ne peut plus rien refuser à celui qu’on appelle alors « stupor mundi », l’étonnement du monde. C’est en tout cas plus simple que le titre dont il se pare dans ses décrets : Imperator Fridericus secundus, Romanorum Caesar semper Augustus, Italicus Siculus Hierosolymitanus Arelatensis, Felix victor ac triumphator. Il peut alors enfin profiter de la vie, entouré d’une nombreuse cour, célèbre (et critiquée) pour le nombre de femmes et de savants (astrologues, traducteurs, mathématiciens et érudits de toutes sortes et conditions), occupé à légiférer et guerroyer.

Mais si il fait alors de la Sicile un état centralisé et efficace, presque totalitaire selon l’auteur, il laisse la bride sur le cou des princes allemands, allant jusqu’à châtier son fils Henri qui voulait renforcer son pouvoir quitte à aller à l’affrontement avec la haute noblesse. Il s’épuise cependant en guerres contre les cités lombardes toujours rebelles. Après sa mort son fils Conrad IV tente de lui succéder mais se brise sur le même écueil, ainsi que le reste de sa descendance. Les Hohenstaufen s’éteignent alors, la légende prend le pas sur l’histoire.

Une vie comme un roman tragique

Le bouquin pèse bien ses 550 pages, très denses, auxquelles peuvent s’ajouter pour le lecteur intéressé des documents historiques (lettres et décrets des protagonistes) en annexe et un solide corpus de notes en fin d’ouvrage, avant l’index et la bibliographie. Je me suis contenté de la biographie proprement dite, agrémentée, c’est rare pour un poche, d’un bon nombre d’illustrations en noir et blanc accompagnant le texte. La plume de l’auteur est agréable à lire car il ne se contente pas de décrire les évènements mais y entremêle une foultitude d’anecdotes et de détails sur l’époque. Cela se lit comme du petit lait et j’ai tourné les pages avec plaisir et empressement pour savoir ce qui allait arriver ensuite. C’est rare d’avoir une plume aussi enlevée pour une biographie mine de rien très documentée.

Ceci dit cette qualité d’écriture se fait souvent aux dépends de la rigueur, parfois même de la véracité quand une prophétie attribuée à Merlin (oui, l’enchanteur breton !) est citée sans source. Frédéric est traité comme un personnage de roman, avec ses états d’âme que l’auteur cherche à percer, ses qualités et défauts de caractère, ses obsessions et ses manies. Cela rend évidemment le lecteur plus proche du personnage mais la justification de ces affirmations m’a souvent semblé bancale, en tout cas assez obscure. A la lecture on ressent aussi l’admiration inconditionnelle de l’auteur pour son sujet, qui va jusqu’à chercher des excuses pour ce pauvre Frédéric quand il fait des erreurs d’appréciation.

On sent aussi son regret devant l’échec de l’empire à s’étendre et se consolider. Admiration pour les grands hommes ? Souhait d’un empire européen ? Ce n’est pas très étonnant quand on sait que Jacques Benoist-Méchin a collaboré quelques temps avec Vichy (ce que bizarrement l’éditeur s’abstient de préciser dans sa présentation de l’auteur, mais Wikipedia est plus disert), avant de se ranger et d’écrire des livres d’histoire. Il y a un présupposé idéologique, pas de racisme ou de nazisme non, mais une certaine forme de bonapartisme pan-européen qui peut gêner à l’occasion, quand il devient trop évident dans la narration et la fait verser dans l’hagiographie.

Un moment de bravoure

L’auteur conte à merveille l’histoire de cet empereur qui va tenter de s’élever aussi haut que les empereurs romains, mêlant avec talent la grande histoire, les évènements majeurs et les petits détails anecdotiques. Que ce soit pour avoir des idées pour une campagne de jeu de rôle, pour se cultiver ou se distraire c’est un très bon ouvrage. Par contre je ne sais pas si il est pertinent sur le plan historique, d’autant qu’écrit dans les années 60 il a peut-être déjà été dépassé par des publications plus récentes, mais non disponibles en poche. Pour moi il valait en tout cas son poids.

Le Vagabond, de Fritz Leiber

Le Vagabond, de Fritz LeiberLeiber a généralement une bonne réputation, plutôt il me semble pour ses œuvres de fantasy, notamment son Cycle des Épées qui changeait de Tolkien. J’avais aussi lu à l’occasion dans des articles ou des listes de références le nom de ce roman, sans jamais entrer dans les détails. D’après la 4e de couverture il s’agit d’une apocalypse contemporaine, une planète se téléportant à côté de la terre et engendrant des marées énormes.

Du rififi autour du soleil

On y suit donc divers groupes de survivants pendant les heures qui précèdent et les jours qui suivent la catastrophe. C’est une bonne idée, chaque groupe venant d’un milieu différent (ufologues américains, poètes anglais, jeunes new-yorkais, marins de tous bords, scientifiques allemands, militaires américains, etc.), chaque personnage principal (une petite dizaine) ayant son talent et son défaut propre qui les rendent facilement identifiables quand le point de vue saute de l’un à l’autre.

Leiber connait son métier : en sautant d’un groupe à l’autre il réussit à offrir un panorama à la fois complet et intelligible des évènements arrivant dans le monde occidental. Je ne pense pas qu’on puisse lui faire grief d’avoir ignoré le reste du monde, l’Afrique et le bloc soviétique en somme, car cela me semble plus du à l’époque (roman écrit au début des années 60) qu’à l’auteur. Quant aux explications scientifiques de ces désastres, elles se tiennent suffisamment pour faire passer la pilule initiale de l’apparition d’une planète à côté de la Lune, ceci empruntant plus au space opera (E. E. Smith étant même cité) qu’à la hard-science.

Chaque groupe de personnage va passer par trois phases distinctes : vie normale, choc de l’apparition de la planète, survie face aux catastrophes. Comme le dit le titre, le Vagabond est le sujet principal du livre et surtout ses conséquences sur la Terre. Réveil de volcans, raz-de-marée titanesques, tremblements de terre, tout y est, pour un peut on se croirait en 2012 ! La civilisation explose, quelques conventions sociales aussi, il y a du grand spectacle pour sûr.

Un livre englouti avant même d’être écrit

Je pourrais m’arrêter là et conclure : un très bon roman de SF. Mais il a été écrit en 1964 et nous sommes maintenant en 2012. Déjà daté lors de sa sortie il l’est encore plus maintenant.

Les personnages n’ont aucune profondeur, ils se réduisent à un talent (la science, charmer, chanter, pêcher) et un défaut qui tourne souvent au péché capital (l’imprudence, luxure, gourmandise, avarice, etc.). Cela permet d’en avoir beaucoup, très différents, très identifiables, mais limite énormément l’empathie du lecteur. C’est d’autant plus dommage qu’ils n’évoluent absolument pas alors que tout leur cadre de vie est détruit sous leurs yeux. Droits dans leurs bottes ils réagissent bêtement ou intelligemment mais sans émotion, à part une ou deux crises de nerfs sporadiques. On est loin des romans de Ballard qui sortaient à la même époque, on est loin même de n’importe quel roman ou bande-dessinée récente. Le point de vue, plus que celui des protagonistes, est celui que prêterait un scientifique aux fourmis sur lesquelles il verse de l’eau de javel.

Des millions d’humains meurent dans ce roman. C’est dit à plusieurs reprises, repris par plusieurs personnages, la question du nombre de victimes est même un arc narratif secondaire de la fin du livre, mais jamais montré. Les seuls morts auxquels le lecteur assiste sont dus à des accidents stupides qui auraient pu arriver sans Vagabond, juste en faisant l’idiot durant une randonnée. Les opportunités de mettre de l’humanité sont manquées : destruction de tout un pays par une marée gigantesque et inexorable, fuite des survivants laissés à l’abandon, premier contact entre deux espèces (et attirance réciproque), groupe libre dans un pays dévasté, affrontements entre fuyards. Tout ceci est vu de trop loin pour le lecteur, vécu par des protagonistes se réduisant à des marionnettes stoïques aux câbles énormes.

Ce livré a vécu, très clairement. Les productions actuelles sur des thèmes similaires (bien qu’ayant souvent plus de zombies) accordent beaucoup plus d’importance à l’évolution psychologique des personnages, au style littéraire ou graphique, ou à l’évolution de la société qu’à la description détaillé et l’explication des catastrophes. Dans Le Vagabond les seuls personnages à être vraiment humains semblent être ces militaires coincés dans leur bunker, bourrés de défauts mais plus attachant que les cohortes de personnages qui se baladent à a surface. Le chat d’une des héroïnes est également assez sympathique. On sent que la SF a bien changé depuis les années 50.

Dreamericana, de Fabrice Colin

Dreamericana, de Fabrice ColinLa critique publié il y a quelques années dans Galaxies, lors de la publication initiale en grand format, était enthousiaste. J’étais tenté à l’époque (une uchronie façon feuilleton ? ça semblait bien croustillant) mais n’achetant toujours que des livres de poche j’avais laissé passé. En faisant mes courses pour trouver des cadeaux de Noël (fatale obligation qui me fait régulièrement acheter des livres plus vite que je ne les lis) je suis à nouveau tombé dessus.

Le syndrome de la page blanche

Le roman s’ouvre sur un écrivain qui n’arrive plus à écrire. Un certain fâcheux nommé Hades Shufflin qui après une série de romans de SF fort bien vendue peine à démarrer son dernier livre. A mi-chemin entre American Psycho et la Trilogie Divine de P. K. Dick les angoisses sont mise en scène de manière très visuelle, le personnage se heurtant de plus en plus au monde qui l’entoure, en contant au lecteur une vision déformée par la fatigue, l’alcool, ses névroses refoulées, la folie douce ou dure. C’est de ce point de vue très bien construit, peu à peu d’autres personnages (l’agent, un cinéaste, un fan, etc.) prennent du relief et s’insèrent dans la partie, soulignant le décalage entre un auteur au bout du rouleau et un monde qui attend son œuvre.

Ces passages sont entrecoupés d’articles de journaux, d’extraits, de discussions qui ajoutent du contexte à ce naufrage, détaillent l’œuvre passé du personnage principal, les attentes de la critique. Cette partie est d’autant plus savoureuse qu’elle est déjà légèrement uchronique. Ainsi Stanley Kubrick est toujours bien vivant, a pu filmer AI (le semi-ratage ou semi-réussite filmé par Spielberg) et le Napoléon qui en vrai lui a été refusé par les studios. Il a d’ailleurs commencé les repérages pour son prochain film d’après le prochain roman d’Hades Shufflin.

Ce lien avec le cinéma de Kubrick n’est pas anodin. Un des thèmes principaux de ce roman est la notion de réel dans les œuvres de fiction. La présence du réalisateur, connu pour son attention maniaques aux détails, qui va jusqu’à filmer des scène de Barry Lyndon en n’utilisant comme éclairage que des bougies, fait écho aux critiques des œuvres de Shufflin qui louent son réalisme par accumulation de détails. Fabrice Colin lui-même accumule les coupures de presse fictive et les dessins des lieux de son livre, alors que son personnage dit écrire comme si il prenait des notes en voyant son roman se dérouler sous ses yeux. C’en est d’ailleurs presque trop souligné, notamment dans le morceau de bravoure du roman :

Inception sur papier

On le sent venir durant toute la première partie, la seconde sera la catharsis du héros-auteur, son roman ou sa tentative mettant un terme à son blocage. Un roman dans un roman, quelle idée original, n’est-ce pas ? (Note : ceci est un sarcasme.) Le procédé n’est pas couramment utilisé, probablement car il est risqué. Norman Spinrad l’a tenté dans Rêve de fer avec un succès mitigé, car si l’idée est intéressante il n’y a que peu d’intérêt à lire un roman fait pour être mauvais. Le même problème se pose aussi ici, pas facile de maintenir l’équilibre entre avoir un roman dans le roman intéressante et qui s’inscrive dans le cadre du roman global (celui que le lecteur a en main).

L’articulation avec la première partie n’est pas absente, le roman en suit les thèmes au point qu’on pourrait presque le réduire par moment à une métaphore de celle-ci. D’ailleurs les deux romans ont le même titre : Dreamericana (l’Americana étant dans ce contexte l’union de l’Amérique et de la Russie en une seule fédération). Des rappels très clairs dans le roman renvoient d’ailleurs à la première partie, des descriptions de personnages jusqu’aux séparateurs de sous-chapitres (je suppose qu’il y a un nom pour cela en typographie ?). Cela reste tout de même souvent assez artificiel. Le style est différent, l’intrigue est différente, ne seraient-ce les éléments de contexte donnés dans la première partie il aurait bien pu être publié à part.

Le syndrome de la page noire

Pour parler du roman proprement dit, tout tient à une chose : c’est un très bon pastiche des feuilletons du XIXe siècle. Il prend pour base une guerre souterraine entre deux clans d’êtres supérieurs (les Gardiens et les Voyageurs, majuscules d’époque) qui utilisent la Terre, ou plutôt Antiterra comme elle s’appelle, comme terrain de jeu dans une partie d’échecs cosmique. Au passage une source d’énergie quasiment illimitée échoue entre les mains de l’humanité en pleine révolution industrielle et permet l’éclosion d’une technologie steampunk de haute volée.

L’esthétique est relativement classique mais très réussie. Les vaisseaux dirigeables ça fait toujours rêver, avoir une sorte de cyberespace steampunk est bien trouvé, les villes monumentales évoquent agréablement celles de Schuiten et Peeters et j’ai beaucoup aimé l’idée d’un gigantesque pont entre Calais et Douvre. Sur le plan politique la Manifest Destiny américaine la pousse à intégrer la Russie, l’amenant en conflit avec les Empires Prussiens (mené par Bismark) et Français (mené par l’Impératrice Eugénie, oui, la femme de Napoléon III) vers un remake hors du temps de la Grande Guerre sur fond d’impérialisme et de subversion anarchisto-taoïste (lancée par un certain Marx).

L’intrigue suit aussi les canons du genre avec son lot de retournements de situation tendues, de trahisons par de jolies filles et de deus ex machina amenés par un ami oublié. C’est d’ailleurs là que le bât blesse : trop c’est trop. C’est échevelé au point que j’en perde parfois le fil sans être pour autant surpris par des retournements souvent prévisibles. Le nombre d’information et d’action par page est impressionnant, et même si c’est il est vrai fort bien écrit ça en devient indigeste. J’avoue : sans queue et sans tête j’ai du mal à suivre une histoire, d’autant plus que la fin est tracée d’un trait de plume sans s’encombrer de détails.

Trop embrasser peut embarrasser

Il en reste un roman en deux parties qui a aussi le cul entre deux chaises. Colin sait écrire, c’est manifeste. Il a aussi des idées, très bonnes aussi bien sur la littérature que sur l’esthétique. Le problème c’est qu’à force de vouloir illustrer son concept on le voit trop et plus assez son roman. Le pastiche de feuilleton est trop feuilletonesque (mais si tu m’as trahi la première fois en fait tu ne me trahissais pas mais évitait de me trahir la troisième fois, pas comme la seconde où…), la thématique trop soulignée (eh mec, regarde bien comment c’est malin ce que je fait !), tout cela fait que ce très bon livre tourne par moments à l’essai, sans être désagréable, mais bien irritant.

Bonne année au fait 🙂