Gradisil, d’Adam Roberts

Gradisil, d'Adam RobertsRésolument contemporain, ce roman est une anticipation à court terme, mettant en scène la colonisation des orbites les plus proches de la Terre à travers trois générations d’une famille de colons. Cela donne un roman en trois parties, une par génération.

MacGyver et Eva Perón sont dans un avion

La première partie est contée par Klara Gyeroffy, jeune fille puis femme dont le père s’est mis en tête d’habiter en orbite basse autour de la Terre. Grâce à une technologie nouvelle (permettant à un avion d’utiliser le magnétisme terrestre pour naviguer dans l’espace depuis la haute atmosphère) ils mettent en place une petite maison, en fait une grande caisse métallique avec un sas. Trahie, Klara doit retourner sur le plancher des vaches, remontera, grandira et vieillira.

Elle aura entre temps engendré Gradisil, devenue à l’âge adulte une passionaria, militant pied à pied pour l’indépendance des Hantes-Landais par rapport aux rampants. Entre la cellule de résistance, le QG d’insurrection armée, les meetings et les voyages d’agrément avec les enfants, on voyage beaucoup en suivant les mémoires de son mari Paul Caunes. L’histoire s’écrit… Elle se termine avec le récit de son fils Hope qui donne un aperçu rapide du futur de ces gens entre ciel et terre.

Une histoire de famille éclatée

Ce livre décrit à la fois l’histoire d’une famille et la naissance d’une nation. Les deux apparaissent comme indissociables, la nation en question étant construite en bonne partie par Gradisil durant la seconde partie, de très loin la plus longue des trois. Ces deux intrigues parallèles, personnelles et politiques, donnent un intérêt à ce qui aurait été sinon une banale histoire de colonisation spatiale.

La partie familiale n’est en elle-même pas très intéressante. Les personnages,  défaut d’être sympathique, sont très humains, très réalistes. On peut difficilement aimer Klara, Paul, Gradisi, Hope ou Sol, mais on les comprend. Décrits avec un luxe de détails impressionnant ils ont une texture réelle, presque photo-réaliste. Mais bien peu de choses les lient sinon quelques souvenirs communs, ce n’est pas Dallas c’est certain. Ceci dit ils servent principalement à porter un regard sur les Hautes-Landes, à fournir des exemples de « Hantes-Landais » (une horrible traduction à mon goût) au lecteur. Ils mettent en scène l’autre intrigue du livre.

Bannière à fond étoilé

La partie historico-politique vole plus haut mais serait bien froide sans ces acteurs. Souvent elle m’a rappelé Révolte sur la Lune de Heinlein, d’une certaine façon plus proche d’une vision mythifiée de la construction des États-Unis. La comparaison est de très loin en faveur de Gradisil ! Là où Heinlein pontifie, Roberts montre. On assiste au premier procès dans l’espace, on assiste aux meetings politiques, on assiste aux règlements de compte, on assiste à la guerre, tout cela à travers les yeux et les opinions des personnages principaux. Ce qui pourrait être long et laborieux en est rendu passionnant. Le lecteur voit la naissance d’une nation et sans se voir infliger toutes les étapes en connaît suffisamment pour y être pris.

Évidemment ce n’est pas à lire pour l’action ou la hard-science, les deux bien peu présentes, mais il y a du souffle et de l’ampleur dans ce gros roman. L’auteur réussit à tenir la distance, progressant comme à l’escalade piton par piton, malgré à l’occasion quelques lenteurs dans la narration qui n’entachent ceci dit ni le plaisir ni l’envie d’en savoir plus.

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Le Vagabond, de Fritz Leiber

Le Vagabond, de Fritz LeiberLeiber a généralement une bonne réputation, plutôt il me semble pour ses œuvres de fantasy, notamment son Cycle des Épées qui changeait de Tolkien. J’avais aussi lu à l’occasion dans des articles ou des listes de références le nom de ce roman, sans jamais entrer dans les détails. D’après la 4e de couverture il s’agit d’une apocalypse contemporaine, une planète se téléportant à côté de la terre et engendrant des marées énormes.

Du rififi autour du soleil

On y suit donc divers groupes de survivants pendant les heures qui précèdent et les jours qui suivent la catastrophe. C’est une bonne idée, chaque groupe venant d’un milieu différent (ufologues américains, poètes anglais, jeunes new-yorkais, marins de tous bords, scientifiques allemands, militaires américains, etc.), chaque personnage principal (une petite dizaine) ayant son talent et son défaut propre qui les rendent facilement identifiables quand le point de vue saute de l’un à l’autre.

Leiber connait son métier : en sautant d’un groupe à l’autre il réussit à offrir un panorama à la fois complet et intelligible des évènements arrivant dans le monde occidental. Je ne pense pas qu’on puisse lui faire grief d’avoir ignoré le reste du monde, l’Afrique et le bloc soviétique en somme, car cela me semble plus du à l’époque (roman écrit au début des années 60) qu’à l’auteur. Quant aux explications scientifiques de ces désastres, elles se tiennent suffisamment pour faire passer la pilule initiale de l’apparition d’une planète à côté de la Lune, ceci empruntant plus au space opera (E. E. Smith étant même cité) qu’à la hard-science.

Chaque groupe de personnage va passer par trois phases distinctes : vie normale, choc de l’apparition de la planète, survie face aux catastrophes. Comme le dit le titre, le Vagabond est le sujet principal du livre et surtout ses conséquences sur la Terre. Réveil de volcans, raz-de-marée titanesques, tremblements de terre, tout y est, pour un peut on se croirait en 2012 ! La civilisation explose, quelques conventions sociales aussi, il y a du grand spectacle pour sûr.

Un livre englouti avant même d’être écrit

Je pourrais m’arrêter là et conclure : un très bon roman de SF. Mais il a été écrit en 1964 et nous sommes maintenant en 2012. Déjà daté lors de sa sortie il l’est encore plus maintenant.

Les personnages n’ont aucune profondeur, ils se réduisent à un talent (la science, charmer, chanter, pêcher) et un défaut qui tourne souvent au péché capital (l’imprudence, luxure, gourmandise, avarice, etc.). Cela permet d’en avoir beaucoup, très différents, très identifiables, mais limite énormément l’empathie du lecteur. C’est d’autant plus dommage qu’ils n’évoluent absolument pas alors que tout leur cadre de vie est détruit sous leurs yeux. Droits dans leurs bottes ils réagissent bêtement ou intelligemment mais sans émotion, à part une ou deux crises de nerfs sporadiques. On est loin des romans de Ballard qui sortaient à la même époque, on est loin même de n’importe quel roman ou bande-dessinée récente. Le point de vue, plus que celui des protagonistes, est celui que prêterait un scientifique aux fourmis sur lesquelles il verse de l’eau de javel.

Des millions d’humains meurent dans ce roman. C’est dit à plusieurs reprises, repris par plusieurs personnages, la question du nombre de victimes est même un arc narratif secondaire de la fin du livre, mais jamais montré. Les seuls morts auxquels le lecteur assiste sont dus à des accidents stupides qui auraient pu arriver sans Vagabond, juste en faisant l’idiot durant une randonnée. Les opportunités de mettre de l’humanité sont manquées : destruction de tout un pays par une marée gigantesque et inexorable, fuite des survivants laissés à l’abandon, premier contact entre deux espèces (et attirance réciproque), groupe libre dans un pays dévasté, affrontements entre fuyards. Tout ceci est vu de trop loin pour le lecteur, vécu par des protagonistes se réduisant à des marionnettes stoïques aux câbles énormes.

Ce livré a vécu, très clairement. Les productions actuelles sur des thèmes similaires (bien qu’ayant souvent plus de zombies) accordent beaucoup plus d’importance à l’évolution psychologique des personnages, au style littéraire ou graphique, ou à l’évolution de la société qu’à la description détaillé et l’explication des catastrophes. Dans Le Vagabond les seuls personnages à être vraiment humains semblent être ces militaires coincés dans leur bunker, bourrés de défauts mais plus attachant que les cohortes de personnages qui se baladent à a surface. Le chat d’une des héroïnes est également assez sympathique. On sent que la SF a bien changé depuis les années 50.

Dreamericana, de Fabrice Colin

Dreamericana, de Fabrice ColinLa critique publié il y a quelques années dans Galaxies, lors de la publication initiale en grand format, était enthousiaste. J’étais tenté à l’époque (une uchronie façon feuilleton ? ça semblait bien croustillant) mais n’achetant toujours que des livres de poche j’avais laissé passé. En faisant mes courses pour trouver des cadeaux de Noël (fatale obligation qui me fait régulièrement acheter des livres plus vite que je ne les lis) je suis à nouveau tombé dessus.

Le syndrome de la page blanche

Le roman s’ouvre sur un écrivain qui n’arrive plus à écrire. Un certain fâcheux nommé Hades Shufflin qui après une série de romans de SF fort bien vendue peine à démarrer son dernier livre. A mi-chemin entre American Psycho et la Trilogie Divine de P. K. Dick les angoisses sont mise en scène de manière très visuelle, le personnage se heurtant de plus en plus au monde qui l’entoure, en contant au lecteur une vision déformée par la fatigue, l’alcool, ses névroses refoulées, la folie douce ou dure. C’est de ce point de vue très bien construit, peu à peu d’autres personnages (l’agent, un cinéaste, un fan, etc.) prennent du relief et s’insèrent dans la partie, soulignant le décalage entre un auteur au bout du rouleau et un monde qui attend son œuvre.

Ces passages sont entrecoupés d’articles de journaux, d’extraits, de discussions qui ajoutent du contexte à ce naufrage, détaillent l’œuvre passé du personnage principal, les attentes de la critique. Cette partie est d’autant plus savoureuse qu’elle est déjà légèrement uchronique. Ainsi Stanley Kubrick est toujours bien vivant, a pu filmer AI (le semi-ratage ou semi-réussite filmé par Spielberg) et le Napoléon qui en vrai lui a été refusé par les studios. Il a d’ailleurs commencé les repérages pour son prochain film d’après le prochain roman d’Hades Shufflin.

Ce lien avec le cinéma de Kubrick n’est pas anodin. Un des thèmes principaux de ce roman est la notion de réel dans les œuvres de fiction. La présence du réalisateur, connu pour son attention maniaques aux détails, qui va jusqu’à filmer des scène de Barry Lyndon en n’utilisant comme éclairage que des bougies, fait écho aux critiques des œuvres de Shufflin qui louent son réalisme par accumulation de détails. Fabrice Colin lui-même accumule les coupures de presse fictive et les dessins des lieux de son livre, alors que son personnage dit écrire comme si il prenait des notes en voyant son roman se dérouler sous ses yeux. C’en est d’ailleurs presque trop souligné, notamment dans le morceau de bravoure du roman :

Inception sur papier

On le sent venir durant toute la première partie, la seconde sera la catharsis du héros-auteur, son roman ou sa tentative mettant un terme à son blocage. Un roman dans un roman, quelle idée original, n’est-ce pas ? (Note : ceci est un sarcasme.) Le procédé n’est pas couramment utilisé, probablement car il est risqué. Norman Spinrad l’a tenté dans Rêve de fer avec un succès mitigé, car si l’idée est intéressante il n’y a que peu d’intérêt à lire un roman fait pour être mauvais. Le même problème se pose aussi ici, pas facile de maintenir l’équilibre entre avoir un roman dans le roman intéressante et qui s’inscrive dans le cadre du roman global (celui que le lecteur a en main).

L’articulation avec la première partie n’est pas absente, le roman en suit les thèmes au point qu’on pourrait presque le réduire par moment à une métaphore de celle-ci. D’ailleurs les deux romans ont le même titre : Dreamericana (l’Americana étant dans ce contexte l’union de l’Amérique et de la Russie en une seule fédération). Des rappels très clairs dans le roman renvoient d’ailleurs à la première partie, des descriptions de personnages jusqu’aux séparateurs de sous-chapitres (je suppose qu’il y a un nom pour cela en typographie ?). Cela reste tout de même souvent assez artificiel. Le style est différent, l’intrigue est différente, ne seraient-ce les éléments de contexte donnés dans la première partie il aurait bien pu être publié à part.

Le syndrome de la page noire

Pour parler du roman proprement dit, tout tient à une chose : c’est un très bon pastiche des feuilletons du XIXe siècle. Il prend pour base une guerre souterraine entre deux clans d’êtres supérieurs (les Gardiens et les Voyageurs, majuscules d’époque) qui utilisent la Terre, ou plutôt Antiterra comme elle s’appelle, comme terrain de jeu dans une partie d’échecs cosmique. Au passage une source d’énergie quasiment illimitée échoue entre les mains de l’humanité en pleine révolution industrielle et permet l’éclosion d’une technologie steampunk de haute volée.

L’esthétique est relativement classique mais très réussie. Les vaisseaux dirigeables ça fait toujours rêver, avoir une sorte de cyberespace steampunk est bien trouvé, les villes monumentales évoquent agréablement celles de Schuiten et Peeters et j’ai beaucoup aimé l’idée d’un gigantesque pont entre Calais et Douvre. Sur le plan politique la Manifest Destiny américaine la pousse à intégrer la Russie, l’amenant en conflit avec les Empires Prussiens (mené par Bismark) et Français (mené par l’Impératrice Eugénie, oui, la femme de Napoléon III) vers un remake hors du temps de la Grande Guerre sur fond d’impérialisme et de subversion anarchisto-taoïste (lancée par un certain Marx).

L’intrigue suit aussi les canons du genre avec son lot de retournements de situation tendues, de trahisons par de jolies filles et de deus ex machina amenés par un ami oublié. C’est d’ailleurs là que le bât blesse : trop c’est trop. C’est échevelé au point que j’en perde parfois le fil sans être pour autant surpris par des retournements souvent prévisibles. Le nombre d’information et d’action par page est impressionnant, et même si c’est il est vrai fort bien écrit ça en devient indigeste. J’avoue : sans queue et sans tête j’ai du mal à suivre une histoire, d’autant plus que la fin est tracée d’un trait de plume sans s’encombrer de détails.

Trop embrasser peut embarrasser

Il en reste un roman en deux parties qui a aussi le cul entre deux chaises. Colin sait écrire, c’est manifeste. Il a aussi des idées, très bonnes aussi bien sur la littérature que sur l’esthétique. Le problème c’est qu’à force de vouloir illustrer son concept on le voit trop et plus assez son roman. Le pastiche de feuilleton est trop feuilletonesque (mais si tu m’as trahi la première fois en fait tu ne me trahissais pas mais évitait de me trahir la troisième fois, pas comme la seconde où…), la thématique trop soulignée (eh mec, regarde bien comment c’est malin ce que je fait !), tout cela fait que ce très bon livre tourne par moments à l’essai, sans être désagréable, mais bien irritant.

Bonne année au fait 🙂

Le Déchronologue, de Stéphane Beauverger

Le Déchronologue, de Stéphane BeauvergerLa jaquette est aguichante, mélangeant navire XVIIe et vaisseaux de guerre XXe. Le bandeau qui l’entoure est insistant : pas moins de 4 prix vantent le bouquin en 2009 et 2010. C’est impressionnant et inquiétant tout à la fois, ont-ils besoin d’autant pour que le livre s’achète ? J’ai tendance à me méfier des articles survendus. Mais le bouquin n’est pas trop long et pour une uchronie, ou du moins une histoire de voyage dans le temps, je saute le pas.

Hauts les cœurs moussaillons, tous au gaillard d’avant et hardis à l’abordage !

Les pirates c’est comme les chevaliers. Petit on y joue, plus grand on en lit les aventures façon XIXe, adulte on relativise l’intérêt d’une époque sans conserves ni électricité. Ou alors on écrit une histoire de pirates avec des conserves et de l’électricité ? C’est un peu l’idée de ce livre où suite à un problème temporel des objets modernes (conserves, walkmans, batteries, pénicilline, fusils d’assaut, etc.) font leur apparition dans les Caraïbes du XVIIe siècle. Ce temps fleure bon la piraterie et la guerre de course, l’île de la Tortue est un repaire de crapules, les galions des espagnols sont plein d’or et leurs geôles de vrais mouroirs.

Le climat de l’époque est très bien reconstitué, tel qu’on s’y croirait. Ce n’est pas l’ambiance de l’Île au trésor, elle est ici un peu plus adulte, souvent plus sale et violente, plus réaliste peut-être, autant que cela peut être dans une histoire de pirates. Si les tavernes ne sont guère fréquentable, les marchands et les gouverneurs ne le sont pas plus. C’est aussi la langue qui porte le livre, verte comme il faut, pleine de barbarisme des îles et des gens de mer dont on rêve enfant, sortant à différents niveaux de la bouche de personnages colorés aux noms qui le sont tout autant, sans se surcharger de plus qu’un minimum de vocabulaire technique :

Au troisième regard, j’aperçus la ligne menaçante du fin vaisseau de chasse qui tenait son cap par bâbord et nous toisait en riant.
— Navire de course, commenta gravement le Cierge.
— Une puterie d’Espagnol, cracha son voisin.
Un vilain sort avait profité de mon sommeil pour corrompre mes jolis rêves : le gibier avait appelé les loups.
— Ce démon doit avoir au moins cinquante canons, dit un autre matelot. Il gicle son foutre à cinq milles !

Wibbly Wobbly Timey Wimey…Stuff

L’intrigue tourne toute autour des perturbations temporelles. Quelques pistes classiques de la piraterie sont bien entendu abordées : chasse au trésor, combats navals, rivalité des puissances européennes et contrebande ; ceci dit toutes se raccrochent rapidement à l’intrigue principale. Elle n’est pas inintéressante d’ailleurs, bien troussée, bien amenée, elle mêle petit à petit piraterie et éléments modernes en renforçant l’ambiance (que pensez-vous que les pirates écoutent dans leurs tavernes ?) plutôt qu’en la dénaturant par des anachronismes flagrants. Cette époque n’est après tout pas si éloignée de la nôtre.

Le problème est autre. Soit, tout n’est pas révélé à la fin, même si du point du personnage principal l’histoire est complète, le lecteur n’a pas réponse à toutes ses questions. Ce n’est pas vraiment embêtant car malgré tout le propos est dense, juste un peu frustrant sur la fin. Par contre le livre a été découpé en différentes périodes, de 1640 à 1653, sans ordre apparent. C’est bien là le noeud du problème. Découper son livre en périodes et ne pas les présenter dans l’ordre chronologique est en soit troublant, mais bien fait ce procédé aiguise la curiosité, maintient l’intérêt et le questionnement, sans trop perdre le lecteur.

Chronologique, antichronologique ou patatochronologique ?

Ici les différentes parties sont avant tout identifiées par une date en début de chapitre. Mais celle-ci n’apparait pas en haut de page, ce qui rend le repérage plus que malaisé. C’est d’autant plus irritant que l’ordre semble avoir été décidé après que le livre ait été écrit, de manière assez gratuite, sans y trouver une autre progression — thématique, dialectique que sais-je ! — qui aurait pu structurer ce choix. On se fait donc balader (comme le héros, je le concède) d’année en année, de lieu en lieu en cherchant tant bien que mal des repères qu’on finit par percevoir aux deux-tiers du livre…

C’est bien dommage car autrement tout est au poil, un régal à lire d’une traite sans souffler tellement on peut être pris par telle ou telle scène de combat ou de négociation, le suspens montant fortement sur chaque un de chapitre. Le personnage principal, conté à la première personne, est attachant, cynique et alcoolique avec tout de même des principes, ce qu’il faut pour le suivre aux quatre coins des Caraïbes, entre des vaisseaux fantômes et des dieux mayas, des artefacts du futur aux flottes du passé. Si seulement il pouvait écrire droit !

Le faiseur d’histoire, de Stephen Fry

Le faiseur d'histoireCertainement la couverture est racoleuse. Des drapeaux nazis sur le pont le plus connu de Londres ça attire l’œil mine de rien, surtout avec un défilé militaire et un sous-marin flottant au-dessus de la Tamise au milieu. Ça plus le titre, on peut dire que ça sent l’uchronie à des lieues. Mais comme c’est assez rare, j’ai tenté le coup.

C’est l’histoire d’un pauv’mec…

Tout est raconté par un timide jeune doctorant de Cambridge, préparant sa thèse d’histoire sur l’enfance d’Adolf Hitler, du petit village de Branau à sa carrière artistique ratée à Vienne. Aux prises avec une copine un peu encombrante, des amis qui le sont tout autant et un professeur tatillon, il cherche à faire son trou dans le milieu universitaire. Tout bascule quand il rencontre le professeur Zuckerman, lui aussi fort intéressé par cette période mais œuvrant dans la physique.

Les choses étant rendues assez évidentes, il y aura bien changement historique, pour le meilleur et pour le pire. Mais en attendant une bonne tranche de vie étudiante à Cambridge, mixée par la vie du très connu Adolf et de sa famille. Puis une autre grande tranche de vie étudiante dans une histoire alternative, notre anti-héros y étant assez perdu, pour le bien du (court) récit. Autant dire qu’autant que l’histoire, le riche microcosme universitaire anglo-saxon est le sujet du livre.

Un paquet d’Hitler contre un de Glöder lavant plus blanc que blanc ?

On ne peut pas dire qu’il se passe grand-chose au final, et l’intrigue de base ne casserait même pas une seule patte à un canard paraplégique. C’est le concentré de la sitcom. Mais c’est très bien fait. Il y a mine de rien fort peu de jeux de mots (ou alors pas rendus par la traduction ?), si ce n’est un nombre certain d’allusions aux différences entre l’anglais britannique et américain, qui pour le coup ne passe pas aussi bien qu’on le souhaiterait dans un livre en français.

Par contre les personnages sont dans l’ensemble assez burlesques. Dans la première partie des clichés sont tournés en dérision de manière systématique, dans la seconde ils sont confrontés à une réalité alternative où de petits détails font toute la différence (vous savez j’en suis sûr que les ordinateurs sont nés avec la seconde guerre mondiale ?).

Un style parfois expérimental

Le style est certainement le point fort du livre, l’auteur s’y connaît pour manier les mots. Par contre j’avoue avoir été dérangé par certains passages rédigés à la manière d’un script de film. C’est certes justifié par le personnage principal, et cela permet certainement de donner un rythme différent, plus trépidant, à l’action. Ceci dit était-il nécessaire d’aller aussi loin dans la ressemblance avec storyboard ? La lecture n’en est pas facilité, une mise en page plus standard aurait peut-être été souhaitable.

Par contre rien à reprocher sur l’alternance de passages historiques (années 30 évidemment) et contemporains. Bien intégrés dans l’intrigue, on ne suit pas deux histoires alternées mais les deux faces d’une seule, plus dense qu’on le pense au début. Ils permettent accessoirement de situer la problématique historique du livre, tout le monde, et en tout cas pas moi, n’ayant pas lu une biographie d’Hitler.

Ça n’en fait pas l’uchronie du siècle, mais c’est un petit livre malin, très agréable à lire, au ton léger malgré un sujet qui ne l’est pas du tout. Je m’interroge encore sur la pertinence de la postface (hagiographie de l’auteur, visiblement très connu outre-manche), qu’après quelques pages j’ai allègrement sauté, mais cela mis à part je ne me suis pas ennuyé une seule page.

Délivrez-moi !, de Jasper Fforde

Délivrez-moi ! de Jasper FfordeCe roman est la suite de L’Affaire Jane Eyre, même personnage principal (l’agent Thursday Next) et même univers décalé.

De la difficulté de faire suite à une fin

J’ai eu l’impression que l’auteur n’avait pas vraiment prévu de faire suite à son premier roman. La fin ne laissait pas vraiment d’ouverture, l’héroïne n’avait plus vraiment de raison de courir l’aventure. Il s’en sort par quelques contorsions et voyages dans le temps, ainsi que par un errata concernant le précédent livre dans sa préface, méthode amusante vu l’univers. En même temps la cohérence n’était pas non plus le point fort du premier livre.

Voilà donc l’agent Thursday Next repartie pour de nouvelles aventures, avec une bonne partie de la bande de joyeux trublions déjà rencontrés, plus quelques nouveaux remplaçant les disparus. Il y a toujours des paradoxes temporels insolubles, des trouvailles stylistiques (dont le dialogue par notes de bas de page, très bien pensé), des situations absurdes mais ça sent un peu le réchauffé. Alors l’auteur essaie de compenser.

L’Encyclopædia Britannica c’est de la gnognotte

Le premier roman était déjà fort fourni en références littéraires anglaises, parfois à la limite du clin d’œil (comme Pickwick le dodo), le second l’est encore plus, faisant appel de nombreux personnages issus des œuvres de Dickens, Shakespeare et autres classiques littéraires anglais. Est introduite une nouvelle organisation : la Jurifiction, composée de personnages littéraires essayant de protéger leurs romans, nouvelles ou pièces de théâtre. De la méta-méta-fiction en fait, ou quelque chose d’approchant.

Ce n’est pas mal joué d’ailleurs car l’humour en est renouvelé. Le monde « réel » ayant été bien décrit dans le précédent roman, ses invraisemblances déjà exploitées, l’auteur peut se lâcher sur un nouveau terrain et jouer de la confusion ou de la confrontation entre les deux. C’est bon, c’est frais, et mine de rien assez jouissif. Même pour les ignares comme moi car l’auteur a le bon goût d’expliciter ses références ; les personnages, les livres et les auteurs sont présentés dans les dialogues ou descriptions, juste  ce qu’il faut pour comprendre l’humour sans avoir l’impression de lire un cours de littérature.

Comment lancer sa série à succès

Cette fois la fin ne clôt pas tout. Il ne s’agit plus d’un simple roman mais d’un tome d’une série. Oh l’intrigue générale du livre est bien résolue dans les dernières pages, mais pour les personnages l’aventure continue. Visiblement Fforde a trouvé son style, au moins pour cette série et sur sa lancée a écrit une autre poignée de livres dans le même univers. Ils ne sont, à mon avis, pas à lire d’une traite sous peine d’overdose mais si ils restent sur la lancée de celui-ci peuvent être très divertissants.

Confessions d’un automate mangeur d’opium, de Fabrice Colin et Mathieu Gaborit

Confessions d'un automate mangeur d'opium, de Fabrice Colin et Mathieu GaboritPartant en vacances, prévoyant quelques heures d’avion et de train, j’ai pris ce livre dans ma besace. Du bon steampunk c’est assez rare pour en profiter et Patrice Colin n’est généralement pas mauvais du tout. J’aime moins les œuvres de Gaborit, Bohème par exemple m’a déçu, mais lui reconnais une imagination certaine.

Feuilleter Paris à la lumière de l’éther

Clairement la référence est ici le feuilleton, rocambolesque, naviguant entre deux mondes, les salles blanches et les beaux quartiers. Un frère et une sœur, aussi dissemblables que possibles, sauf leur goût commun pour l’aventure, sont les héros de cette suite de péripéties non sans apprêts, très démonstrative dans l’action et la photo.

Car comme dans un bon feuilleton ça court dans tous les sens, aux quatre coins de Paris, des faubourgs à la tour Eiffel, sans répit. La capitale, ici non pas seulement de la France mais de la fine fleur du monde civilisé, est montrée sous ses nombreuses coutures, ses différents milieux. Peut-être manque-t-on un peu d’ouvriers ? C’est un steampunk mine de rien très optimiste, entre une actrice midinette et un psychiatre dont le positivisme tremble à peine.

L’époque est au grandiose il est vrai, les constructions d’acier montent vers les cieux, les villes n’ont jamais été aussi illuminées. Et même grâce à l’éther des voitures volantes et des dirigeables règnent sur les airs en lieu de la population. Ce n’est pas Dickens, plutôt Wells, et le portrait de cette société industrielle est de fait est assez élogieux en regard des images qu’on peut en avoir.

Deux héros pour le prix d’un !

Deux auteurs, deux héros, il est tentant de penser que chaque auteur a le sien, d’autant que le personnage principal alterne à chaque chapitre. C’est d’autant plus tentant que chacun a son caractère et que les styles m’aient semblé à plusieurs reprises bien différents au changement de chapitre : l’un étoffe plus ses descriptions, l’autre plus ses dialogues, l’un se permet davantage de fantaisie, l’autre est plus technique. Cela contribue évidemment à donner un caractère à ces deux personnages.

Arriveraient-ils aux limites de leur capacité qu’ils se rappellent un ami, un journaliste, un maître, un deus ex machina qui pourra les aider, les débloquer et illustrer un cliché des romans de l’époque. Pas vraiment un pastiche, paradoxalement trop réaliste dans la narration et les capacités des personnages pour cela, mais très proche du roman de gare XIXe les auteurs l’assument et en font même argument, se complaisant avec un plaisir contagieux dans la rocambole, sans être trop prévisibles dans le déroulement de leur intrigue, qui petit à petit lance ses tentacules sur le monde entier.

Des dangers de la science et de la folie des hommes

Mais il ne s’agit pas seulement d’aventure. La problématique centrale est celle des dangers de la technologie. Ici l’éther, source d’énergie miracle, rend fous de pauvres hères y ayant été exposés en trop forte dose. Il n’y a pas à mon avis de similitude directe avec une technologie moderne, même si certaines manifestations font penser à la radioactivité les facultés de l’éther vont bien au-delà. Plane aussi sur le livre la question des buts de la science. Qui finance les recherches des savants ? Pour la connaissance ou pour un objectif moins noble ? La fin du XIXe peut apparaître bien calme mais pour le lecteur moderne la guerre entre les grandes puissances plane comme une ombre sur l’Europe.

Cela ne va tout de même pas très loin, le livre n’est pas un pensum mais bien une aventure qui ne se cantonne pas à dérouler son intrigue, souvent bien amenée et légèrement anticipée, ce qu’il faut pour en profiter. Les personnages sont mine de rien attachants, clichés au premier abord et prenant corps au fil des pages. Le cadre chatoyant où ils évoluent attise l’imagination tout autant que leurs tourments, tenant parfaitement en haleine un lecteur happé par cette belle époque.