Zombies, de Bret Easton Ellis

Zombies de Bret Easton EllisJ’ai eu ce livre grâce à une offre promotionnelle de 10/18 durant le festival Étonnants Voyageurs. J’avais déjà lu un roman de Bret Easton Elli, Moins que zéro, ça ne m’avait pas vraiment convaincu. C’était certainement trash, réaliste dans son genre particulier et peut-être même assez révélateur d’une certain classe sociale, mais pas si intéressant qu’on a pu le dire à droite à gauche.

Des vies vides et sans but

C’est ce qui frappe au premier abord. L’auteur n’en fait pas des tonnes, se pose en observateur discret de scène de la vie courante d’une jeunesse californienne désœuvrée. Tous les personnages ou presque tournent en rond, répètent pages après pages les mêmes schémas sans sens. Hypocrites, ils évitent inconsciemment tout véritable contact humain. Un peu riches ou entretenus, ils font à leur guise sans remarquer ceux qui triment autour d’eux.

C’est il est vrai assez désespérant comme vision du monde, d’un monde en tout cas, fait de fêtes, de beuveries, de dépressions, d’histoires de cul et de drogue. Cette décadence ensoleillée n’est pas été sans me rappeler celle de Rome, alanguie au bord du Tibre comme Los Angeles l’est sur la côte Pacifique. Elle apparaît d’autant plus dangereuse que ceux qui la quittent ne font que la dupliquer en un autre endroit (Hawaï, la côte est des USA) et que ceux qui arrivent à Los Angeles n’ont rien de plus pressé que de s’y joindre, ne voyant pas qu’il s’agit d’un miroir aux alouettes.

Laisser souffrir ses personnages, les laisser chercher une solution

Le style est très brutal. Pas sec car il se compose de phrases mine de rien assez longues, mais où aucun mot n’est de trop.  Mais il n’épargne jamais les protagonistes des nouvelles toujours bien malmenés. Si Ellis ne se pose pas en juge, plus en observateur, il fait tout de même œuvre de moraliste, montrant la torture quotidienne d’une vie atone.Avec une certaine économie de moyen il parvient à lever entre ses pages un brouillard glauque, une ambiance sombre malgré la lumière évoquée en permanence. Recourant au leitmotiv il croque chacun des personnages assez rapidement, les situant dans leurs névroses qu’il déroule ensuite devant le lecteur, les laissant chercher les yeux bandés pourquoi ils ne sont pas heureux malgré l’argent et le soleil qui les entourent.

Là où Moins que zéro tourne au final presque autant en rond que ses personnages, le format de la nouvelle est très adapté. On s’inquiète au début du recueil, les différents personnages (ayant souvent les mêmes noms d’une nouvelle à l’autre), se ressemblent beaucoup. C’est à tel point qu’on croirait presque, malgré quelques détails, suivre la même histoire de différents points de vues. Mais peu à peu la perspective s’élargit. Des personnages extérieurs font leur apparition, de véritables adultes (i.e. avec maison, boulot et famille, pas de vieux ados) passent au premier plan, d’autres couches sociales sont montrées, des personnages extérieurs portent un regard sur cette Californie pourrie jusqu’à la moelle.

Pour une fois un recueil qui n’est pas qu’une suite d’histoires

Si les personnages changent d’une histoire à l’autre, les thèmes et les situations restent proches, des leitmotivs se retrouvent dans les styles et les décors de plusieurs nouvelles. Et même sur la fin une dose de fantastique, innocent et malgré tout réaliste, s’immisce entre les rayons du soleil éblouissant, faisant passer le lecteur dans le symbolisme. Hommage ou empreint au réalisme magique sud-américain ? En tout cas c’est fort bien-venu, annoncé depuis plusieurs nouvelles, permettant de pousser plus loin qu’ailleurs la critique de cette société défraîchie sans pour autant sombrer dans le gore injustifié.

Évidemment il faut supporter la description amère d’un monde peu ragoûtant, décadent, ruiné moralement, provocateur, dépressif (mais pas forcément déprimant), pour tout dire très sombre. Pas d’un beau noir non, mais du gris sombre et morne du béton de parking qui a trop vu, trop souffert et s’il ne fissure pas encore est bien loin des images des promoteurs. Ce n’est pas gai et c’est fait exprès, voulu pour choquer. Si on peut passer cela on peut alors goûter tout le sel de cette écriture acide et féroce, précise et rapide.

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Le Château de Yodo, d’Inoue Yasushi

Le Château de Yodo, de Yasushi InoueQuand, après avoir vu Ran et Kagemusha de Kurosawa, j’ai voulu lire des romans prenant la même période pour cadre, « Inoue » murmuraient les vents, « Inoue » chantaient les rivières, « Inoue » écrivaient les étoiles dans le ciel. Je me suis donc rendu au consensus et ai pris ce livre qui est le premier de l’auteur que j’ai trouvé.

Des katanas et des kimonos

Sans aucun doute ceci est le Japon. Certes la traductrice n’a pas gardé les « sensei », « sama » et autres vocables qui fleurissent habituellement dans la bouche de personnages japonais. Seuls les grades, les noms propres et quelques mots sans traduction restent dans la langue de l’auteur, mais les tableaux sont brossés comme des estampes, à coup de grandes descriptions et de petits traits précis. Je pense même que cet affranchissement de l’exotisme permet à la langue de s’adresser plus directement au lecteur, moins choqué par des mots étrangers.

Le contexte est aussi on ne peut plus japonisant, situé dans les derniers moments du Sengoku jidai, alors que les seigneurs de guerre réussissent à unifier l’archipel. Les costumes et les décors saisissent, évoquant à la lecture des images de samouraïs et de daïmios s’affrontant l’épée ou la plume à la main. Même si les adresses entre personnages ne sont pas parsemées de suffixes de rang, l’auteur (et la traductrice) a rendu à merveille les subtils rapports hiérarchiques, la déférence envers le supérieur, la réponse si polie mais lourde de sens sur son honneur bafoué. Les dialogues sont ciselés, d’une très grande finesse où chaque parole et chaque geste compte.

Dame en kimono, point rouge sous le cerisier, rumeur du combat

Quel plus beau miroir d’une époque que les yeux d’une dame ? D’une épouse de personnage influant ? Le narrateur, la dame de Yodo, offre un excellent point de vue. Jeune fille d’un clan mineur, luttant pour conserver son honneur et son statut, elle émeut et intéresse, intrigue par sa complexité. Page après page elle promène son regard sur le Japon en guerre ou en paix, arpente les couloirs des châteaux de ses maîtres, s’inquiète de son époux, mène des coteries d’épouses, organise des cérémonies du thé plus mortelles qu’une bataille.

Pour une fois on ne peut confondre une cérémonie du thé et un goûter magnifié par la tradition !

Quand l’honneur qu’on lui reconnaît est le dernier rempart de l’individu contre l’arbitraire de ses ennemis chaque mot peut tuer. L’auteur réussi ainsi à faire peser le destin de ses personnages à chaque ligne, construisant peu à peu une tension palpable entre cette femme et son monde de guerriers. On est très très loin d’une femme au foyer docile. C’est une épouse de combat qui lutte pied à pied pour son clan, ses enfants, son époux, et implique le lecteur dans ses choix, réfléchis ou impulsifs mais toujours clairs. Je ne sais pas si la psychologie ici rendue est historique, elle est certainement étrangère à notre époque mais correspond, d’une manière heureusement bien plus subtile, aux clichés sur le Japon féodal.

Comme un goût de thé ancien restant en bouche

Inoue a écrit un vrai roman historique. Vrai roman tout d’abord, car bien construit avec des personnages attachants, jamais manichéens, il n’est en aucun cas un cours ou un exposé de la culture de l’auteur. Historique ensuite, car il permet une plongée dans une époque lointaine, pour moi dans le temps comme dans l’espace, non seulement dans ses décors mais aussi dans sa pensée.

Samarcande, d’Amin Maalouf

Samarcande, d'Amin MaaloufJe connais avant tout Amin Maalouf pour son petit livre Les Croisades vues par les Arabes, qui est un petit bijou d’essai historique, tout à la fois précis et agréable à lire. Samarcande n’est pas du même tonneau, c’est bien une œuvre de fiction même si ses personnages sont historiques ou évoluent dans un cadre historique : ce livre tourne autour d’un autre livre contenant des poèmes d’Omar Khayyam.  C’est l’élément physique qui va relier la Perse du XIe siècle et l’Iran de la charnière du XIXe et du XXe siècles. Car le livre est séparé en deux époques liées symboliquement par le thème de la révolution en Perse, révolution religieuse des Ismaéliens ou révolution démocratique de Fils d’Adam.

La première époque montre l’écriture du livre, suivant les pas du poète dans l’empire turc qui s’étend de Bagdad à la célèbre Samarcande. L’empire, œuvre du glaive, est secoué de soubresauts. Trois grands personnages y participent : le poète déjà évoqué, le grand vizir Nizam-el-Mock et le maître des assassins Hassan Sabbah. Leurs relations complexes et tourmentées accompagnent la marche de l’histoire avec grand style, les convictions de chacun étant dépeintes avec une certaine finesse par l’auteur, qui utilise tout à la fois les sources historiques et son imagination.

Puis le récit bascule sur la redécouverte du livre d’Omar par un américain qui peut à peu va se trouver pris dans les avanies du régime du Shah d’Iran, aux prises avec une opposition progressiste, nourrie de culture occidentale. Il est, malgré lui, au cœur des évènements et tente tant bien que mal de garder une ligne morale directrice dans le chaos ambiant. A mi-chemin entre le récit de journaliste et la chronique personnelle, cette partie a un ton très époque, assumé et bien rendu, tout en gardant un vocabulaire moderne.

Le tour de force est impressionnant, chaque partie à son style propre, ses personnages propres, mais les thèmes les lient et dressent comme une comparaison entre ces eux époques : fanatisme religieux, mode de gouvernement, révolte politique, place des femmes, culture perse, etc. Les questionnements des deux personnages principaux, le poète perse et le jeune américain, agissent comme des miroirs de leurs époques respectives, illustrant le dilemme du sage dans une époque troublée : être spectateur et laisser tuer ou intervenir et se salir les mains ? La fameuse Samarcande reste un paradis perdu qu’ils ont rêvé plus qu’arpenté.

Le style est profondément immersif. La première partie, en Perse médiévale, est écrite à la troisième personne, du point de vue d’Omar. On est complètement noyé dans une ambiance persane, tant au niveau des dialogues que des lieux décrit. Maalouf place à bon escient quelques rares mots perses, juste ce qu’il faut pour éviter de longues périphrases et garder son texte clair. Les explications culturelles dont il saupoudre l’ouvrage apparaissent naturellement au fil de la lecture. Le lecteur n’est pas perdu, il n’est pas non plus interrompu par des notes de bas de page ou des explications plaquées en plein milieu du récit. En cela c’est un grand conteur. La seconde partie est tout aussi intéressante, cette fois écrite à la première personne, celle du narrateur de la première moitié, sur un mode évidemment plus moderne.

J’avoue que la première partie m’a plus fascinée, l’époque surtout l’explique car quand j’y repense la seconde est de la même qualité. Les deux en se répondant en font un livre qui vaut plus que son intrigue et son style, un divertissement intelligent qui enrichit la tête et le cœur, tour à tour navré et plein d’espoir quant à la marche de l’histoire.

L’Alchimiste, de Paulo Coelho

L'AlchimisteComme on m’a dit grand bien de ce livre, fort bien vendu apparemment vu le nombre qu’on en trouve chez les bouquinistes, je l’ai pris lors d’un raid pour remplir mes étagères. Je m’attendais à un gros pavé, j’avais rêvé d’un équivalent du Pendule de Foucault ou de L’œuvre au noir. C’est au final un petit roman, écrit très grand, au papier épais, l’affaire d’une ou deux heures de lecture tout au plus.

Sans éborgner une intrigue déjà myope, je peux dire qu’il s’agit d’un roman d’apprentissage, celui d’un jeune berger andalou, une parabole philosophique sur le voyage, les épreuves et le sens de la vie. Au cours d’un voyage initiatique il va apprendre comment vivre, aimer et rêver. Le problème de ce livre est que sa parabole est niveau terminale S. Le problème de ma lecture est que c’était pour moi il y a quelques années. J’aurais lu ce livre au collège je l’aurais adoré, je l’aurais lu au lycée je l’aurais apprécié, mais j’ai depuis lu trop d’auteurs qui manient bien mieux la plume pour trouver mon bonheur dans l’Alchimiste.

L’auteur décrit certes de belles scènes, il a la plume facile. Tellement facile qu’il allonge, délaie, noie son propos dans la carte postale et la photo souvenir. Les arabes sont soit des voleurs, soit éperdus d’honneur, les occidentaux sont savants mais n’ont rien compris au sens de la vie, etc. Chaque description se noie dedans, chaque scène est construite autour d’un cliché… Il y a plus d’exotisme dans l’Italie de Suarès ou la Provence de Giono que dans l’Afrique de Coelho.

Et il y en a des pages et des pages, une quantité étonnante pour un livre si court, un recyclage perpétuel, parfaitement écologique, aucune pollution d’idées ou de formules nouvelles. L’auteur a au passage oublié que l’exotisme qu’il cherche si fort ce n’est pas la carte postale mais la différence et la surprise. De surprise il n’y a pas, même le vocabulaire est restreint, surtout pas de mot exotique qui pourrait soulever l’intérêt, juste cette même prose facile, sujet verbe et complément parfois épicés d’une incise ou d’une relative, sur deux cents pages.

Mais ce livre étant un conte philosophique, il y a évidemment un message que l’auteur cherche à faire passer. Et croyez-moi il cherche très fort à ce qu’on le comprenne, on ne peut pas dire qu’il ait épargné ses efforts ! Chaque petite scénette est l’occasion de faire comprendre au lecteur qu’il faut suivre ses rêves, et que si on le fait on en sera plus heureux car si on a le cœur pur tout se passera bien. C’est optimiste soit, c’est bizarre considérant qu’au final le berger cherche de l’or, c’est surtout asséné à coups de marteau avec une subtilité pachidermique. C’est d’autant plus énervant que tout est dit très clairement par un personnage dès le début. Ce n’est d’ailleurs qu’un des nombreux deus ex machina du livre, arrivant à chaque fois que le personnage est un peu perdu, pour remettre une couche de philosophie de comptoir.

Parfois j’ai eu l’impression qu’il avait voulu copier le Petit Prince de Saint Exupéry. Il en reste bien loin, tant sur la forme que sur le fond.

L’âme du Kyudo, de Hiroshi Hirata

L'âme du KyudoOn m’a conseillé l’âme du Kyudo comme une référence en matière de mangas historiques, gekiga comme disent les experts, je ne peux pas dire que ce soit faux. Proche du roman graphique, l’histoire de Kanza se déroule sur plus de 400 pages finement illustrées et abondamment écrites.

Se déroulant au début du XVIIe siècle, l’histoire narre l’apprentissage du kyudo (le tir à l’arc japonais) par Kenza, pauvre samouraï de bas rang. Son point de mire est le tôshiya, la compétition de référence de cet art martial, pour laquelle des clans sacrifient leurs ressources en quête d’un peu de gloire. Il s’agit « tout simplement’ de tirer une flèche à 120 mètres, le long de la galerie d’un temple, sans toucher ni son toit, ni son mur. Ceux qui ont fait du tir à l’arc pourront en apprécier la difficulté… Les perdant se faisant généralement seppuku, le sérieux est de rigueur dans cette épreuve qui peut marquer l’apothéose d’une vie ou sa fin.

On peut faire sur cette œuvre une critique que je fais habituellement au manga : le rythme de parution étant ce qu’il est, tous les dessins ne sont pas de qualité équivalente, à la différence des BD franco-belges très léchées, toujours très détaillées. Ceci dit l’ensemble est de fort bonne tenue et si les traits de certaines cases ne sont pas très précis leur enchaînement et leur cadrage me semble très bien choisis. Il est d’ailleurs très fréquent de rester scotché sur l’une ou l’autre page dont la qualité des dessins (tous en noir et blanc et de style très réalisme) est proprement hallucinante. Et même quand on pourrait trouver à redire au dessin, même si il perd en réalisme, il exprime toujours des émotions fortes, ne se contente pas de combler la feuille blanche. Chaque case compte, apporte quelque chose, au moins un regard, un geste, exprimant une pensée ou une émotion d’un personnage. Le cadrage très dynamique, loin des classiques franco-belges, maintient l’attention du lecteur et permet à l’auteur d’exprimer d’autant plus de choses par la juxtaposition horizontale ou verticale de cases.

On peut aussi penser que l’intrigue principale ne réserve que peu de surprises, suivant certains clichés des mangas ou du roman d’apprentissage. Étaient-ce déjà des clichés dans les mangas à l’époque de la première publication (en 1969-70) ? Je ne sais pas, s’en sont assurément maintenant. Mais à la réflexion cela ne dessert pas le livre. Le fait que de nombreuses réactions des personnages soient souvent attendues renforce l’impression d’une société d’ordre, d’un corset d’honneur, qui semble si typique de la période. Et quand l’auteur surprend, cela ressort avec d’autant plus de force que ça peut être incongru dans l’ambiance ainsi instillée.

Cela n’empêche d’ailleurs pas de distiller tout au long du livre une critique de ses personnages, ou du moins de la société qui évolue. Elle est reprise très clairement dans les postfaces (totalement écrites celles-là) en fin de livre. Car si l’histoire porte sur Kanza et l’épreuve du tôshiya, il y est aussi question de la transformation d’une technique de combat en art martial puis en sport. La scène de l’estaminet dans la montagne, aux deux tiers du livre, est très révélatrice à cet égard. Il est aussi question de l’instrumentalisation du sport par les pouvoirs locaux pour leur gloriole personnelle, au mépris notamment des sportifs et de leur code moral, une idée qui reste toujours d’actualité.

En somme un manga qui cache un roman, qui cache une leçon d’histoire, qui cache une critique de notre société moderne. Le tout est fourni dans un bel emballage, le papier lui-même étant d’une qualité honnête, la couverture est magnifique (l’image que j’ai mise ne lui rend pas hommage) sur une jaquette à rabats bien pratique. Les notes à la fin du livre sont toutes intéressantes sans être trop nombreuses à en perturber la lecture et les postfaces éclairent agréablement différents aspects de l’histoire qui ne sont pas forcément évidents pour des français, pas particulièrement connaisseurs l’histoire du Japon ou des mangas. Voilà un bon livre bien édité que je ne regrette pas d’avoir acheté.

Les Falsificateurs, d’Antoine Bello

Les FalsificateursJ’ai lu il y a quelques temps une critique des Falsificateurs d’Antoine Bello qui m’a mis l’eau à la bouche. Le trouvant en librairie j’ai sauté sur l’occasion. Ah le bon roman que voici ! Concis, construit sur une idée précise qui déroule son intrigue sur quelques centaines de pages qui se dévorent.

On y suit un jeune islandais qui par jeu va falsifier des données, modifiant de petits détails anodins dans des rapports sans intérêt, changeant des dates, des pourcentages, comme pour tromper le sort et se moquer des bureaucrates. Puis, recruté par une organisation secrète ayant fait de la falsification son maître-mot, il va pouvoir donner dans des intrigues autrement plus ambitieuses, à l’échelle planétaire.

La qualité de ce livre n’est pas ses personnages. Tous, s’ils ne sont pas de purs archétypes, ont au plus deux traits de caractère (intelligent et naïf, roublard et bon vivant, froide et ambitieuse…) correspondant à des clichés bien connus. Ils apprennent peu de leurs expériences, et les évènements qu’ils vivent les changent encore moins. Il n’y a à vrai dire pas beaucoup de suspens à en attendre.

Ce n’est pas non plus le style de l’auteur, simple, presque journalistique, efficace, en tout cas lisible car le livre se lit très vite, se dévore même.

Non, la grande force de ce roman c’est de partir d’une idée simple et de la dérouler aussi loin que faire se peut. Cette idée est que dans une époque marquée par la bureaucratie, les documents importent plus que la réalité. C’est à dire qu’en falsifiant des documents on peut influencer des décisions ayant des impacts sur des millions de gens, et même si les documents sont pris en faute, certains essaieront alors de corriger la réalité plutôt que les documents. Cette idée simple, qui n’est si éloignée de cela que certains passage du Pendule de Foucault d’Umberto Eco, donne lieu évidemment à des questionnements, moraux pour les personnages qui s’interrogent  sur le sens de leur action (jeu ? bonne intention ? manipulation ? mégalomanie ?), politique pour le lecteur qui peut réfléchir à la fragilité d’une décision prise dans un bureau. On ne peut pas cependant dire que cela soit poussé très loin.

Là où cette idée révèle tout son intérêt c’est quand les personnages montent des falsifications ou dissèquent celle qui ont déjà eu lieu, de la chienne Laïka à la découverte de l’Amérique, en passant par les œuvres du cinéma expressionniste allemand. Chacune est un régal pour l’esprit, une idée qui aurait pu mériter une nouvelle à elle seule ! Toutes ne bouleversent pas le monde c’est certain, mais toutes sont décrites avec une minutie du détail qui sans être ennuyeuse un instant apporte une surprise à chaque page. Comment créer de toutes pièces une ville américaine sans distribuer dans les bibliothèques de l’état des éditions de son journal local ? Comment faire croire à une espèce de poisson inconnue sans des graphiques montrant sa disparition progressive ? Comment sauver une tribu africaine sans ramener des diamants extraits de ses terres ancestrales ? Comment inventer un film disparu sans projection confidentielle à la Cinémathèque française ? Quelques conspirations de plus grande envergure permettent aussi, si elles sont moins détaillées, de s’amuser avec l’histoire, celle de Colomb, de la conquête spatiale…

On repense souvent au Pendule de Foucault qui mettait aussi en scène des falsificateurs, plus monomaniaques ceci dit que les touche-à-tout de Bello, aussi plus érudits, plus littéraires, et plus intéressants il faut bien le dire. Mais on sent en lisant ce livre que l’auteur a eu un grand plaisir à décrire les manigances de son Comité de Falsification du Réel, et on a grand plaisir à le lire. On en viendrait même presque à regretter que l’histoire qui lie tout cela soit faible, et que certains passages (notamment celui à l’académie) cassent le rythme, empruntant aux clichés du roman d’apprentissage plus qu’à l’espièglerie intellectuelle qui est le point fort du livre et en fait, à défaut d’un classique, un livre dont la lecture est tout ce qu’il y a de plus réjouissante, et dont les défauts attirent d’autant moins l’œil qu’il se lit très très vite. Une friandise en somme.