Renégats, de David Gemmel

Renégats, de David GemmelGemmel est surtout connu pour quelques séries. Son roman Légende (et ses suites et préquelles) a été encensé, de même que ses livres sur le Lion de Macédoine. Disons qu’en achetant un de ses livres on ne prend pas de grands risques.

Des chevaliers, des paysans et des magiciens

Le monde est tout ce qu’il y a de plus commun en fantasy et ne brille surtout pas par son originalité. Des brigands infestent les forêts, les paysans sont dominées par la noblesse guerrière, les mages ont leur place à la cour royale ou ducale… Une petite touche de corruption qui fait tâche d’huile apparait rapidement quand les preux chevaliers vont guerroyer au loin. De nouveaux chevaliers, d’une belle couleur rouge, apparaissent. Il ne manquait plus qu’un gamin se trouve des talents de magicien ! Ah ben justement, ça arrive, seulement 3 pages après le début du chapitre 1.

Voilà au moins le résumé de la moitié du livre, qui est aussi sur la quatrième de couverture. En fait c’est à peine l’exposition car à partir du milieu du livre les personnages foisonnent, les aventures partent dans tous les sens, l’action commence en somme. Gemmel sait décrire l’action de manière très vivante, c’est indéniable, mais il n’arrive pas à rendre les tribulations de ses personnages vraiment passionnantes. Certains sont un peu plus attachants mais leur vie est tout de même très téléphonée. Quand je dis « téléphonée » j’entends « téléphonée » du style « Allo Gary ! j’écris un livre et je manque d’idées, tu pourrais m’envoyer ton dernier scénar’ plize ? Oui, le PMT¹ dans la forêt. »

Je suis méchant mais…

Il y a tout de même des choses à sauver. Tout d’abord l’univers si il n’est pas innovant est suffisamment dense pour intéresser. Sans avoir besoin de sortir des milliers de noms imprononçable Gemmel ouvre une fenêtre sur un ailleurs où l’imagination remplit aisément les trous bien disposés d’un paysage qu’il brosse à grands traits. Au milieu d’une fantasy très classique il ménage de petits détails qui le sont moins, par exemple un peuple nomade persécuté dans un royaume de châteaux et de chevaliers. Le dernier quart du livre apporte même pas mal d’idées, qui sans surprendre sont intelligemment amenées. La magie est sympathique aussi. Basée sur les couleurs, chacune associée à une émotion, elle n’est pas qu’un ensemble de formules plaquées là, elle a un sens dans l’univers et un esthétisme discret.

Ensuite le lecteur suit les trajectoires de plusieurs personnages qui ne se contentent pas d’avancer en parallèle leurs intrigues spécifiques mais résonnent les unes avec les autres. Bon ils ne sont pas très complexes, pas très crédibles, mais Gemmel a du métier, il sait écrire et attirer l’intérêt (en tout cas après la première moitié du livre) du lecteur. Il manie bien la caméra, arrose comme il faut la scène, met de l’action et du mouvement et ça passe. En tout cas tant que les scènes s’enchainent, car quand le rythme baisse j’ai tout de suite décroché, il y manque vraiment un fond.

 

1. Acronyme bien connu de « Porte-Monstre-Trésor »

La Quête de l’oiseau du temps, de Serge Le Tendre et Regis Loisel

La Quête de l'oiseau du temps, de Serge Le Tendre et Régis LoiselMon principal cadeau de Noël est je dois le dire un fort judicieux choix : l’intégrale du cycle originel de La Quête de l’oiseau du temps. J’ai découvert cette série au lycée, une époque étrange où le manque d’argent et la gratuité des bibliothèques incitaient à papillonner d’une œuvre à l’autre. Internet était encore embryonnaire et j’avais ainsi bien plus de temps pour lire.

Comment faire une bonne madeleine ?

Tout ça pour dire qu’en cette époque bénie (ou presque) j’avais trouvé dans cette histoire beaucoup de plaisir, quatre tomes très divertissants au dessin pétillant. Peut-être la belle et aguichante Pélisse fait-elle toujours son petit effet auprès des adolescents ? Bragon et l’inconnu sont aussi marquants dans leurs genres respectifs, Fol de Dol apporte sa touche d’espièglerie, Bulrog suit le modèle de la tragédie. Tous les personnages ont leur place et la mettent en valeur, jouant de concert une même symphonie.

Le dessin et le scénario concourent à faire de ce voyage, revivifiant ou initiatique suivant les personnages, celui du lecteur. Mine de rien, touche par touche, Loisel et Le Tendre créent un univers qui sans être incohérent ne va pas chercher son intérêt dans l’illusion de réalité mais dans le regard que ses personnages posent lui. Tous commentent ce qu’ils voient, ce que c’était avant, ce que c’est maintenant, ce que ce sera peut-être plus tard, les y immergeant, en y plongeant celui qui sans pouvoir interagir les suit du regard. Cet univers n’est pas réel, il est passionnant, pour de la fantasy c’est bien mieux.

Ce Fourreux, c’est un mec au poil !

Depuis que je l’ai lu pour la première fois j’ai grandi, vieilli, un peu grossi. J’ai aussi lu beaucoup de BD et peu ont atteint dans ma mémoire l’éclat de La Quête… Contrairement à d’autre elle ne souffre pas à la relecture. Cette fantasy furieusement imaginative, bien loin des clichés repompés de Tolkien, stimule toujours autant l’imagination et les couleurs de l’intégrale, magnifiques, chatoyantes et fraîches, très agréables à l’œil, la mettent bien en valeur. Le trait caractéristique de Loisel, plein de détails, très expressif, participe autant à l’histoire que les dialogues entre personnage. Tout cela n’a pas pris une ride.

Au contraire avec le temps, et la connaissance du fin mot concernant le fameux « oiseau du temps », on en apprécie d’autant plus les pérégrinations des héros. Le Fourreux évidemment acquiert une autre dimension, l’inconnu aussi. La relation entre Bragon et Pélisse prend davantage d’importance, à mes yeux du moins, et complète à merveille l’intrigue héroïque qui dans mon souvenir l’éclipsait. Quand on sait ce qui nous attend, qu’on n’est pas pressé par le prochain cours, on peut prendre le temps de savoureux une bonne histoire.

Il ne s’agit donc pas de nostalgie, mais bien d’un des chef d’œuvre de la bande dessinée française. Pour ça je suis rassuré, les années ne m’ont pas trompé. Et enfin juste pour le plaisir, l’intégrale de la jaquette de l’édition intégrale une fois dépliée :

La Quête de l'oiseau du temps, de Serge Le Tendre et Régis Loisel

 

Gagner la guerre, de Jean-Philippe Jaworski

Gagner la guerre, de Jean-Philippe JaworskiA la suite d’une (très bonne comme les autres) nouvelle de Janua vera, ce roman narre les aventures picaresques de don Benvenuto Gesufal. Spadassin dans la ville de Ciudalia, petite république marchande, il essaie de survivre entre les complots des gros poissons locaux.

Voir Ciudalia et mourir

Le contexte, apparemment tiré du jeu de rôle amateur de l’auteur, est explicitement calqué sur la renaissance italienne. Si Venise est le premier nom qui vienne à l’esprit (malgré l’absence remarquable de canaux), on y trouve aussi des liens vers Florence ou Rome. Tous les clichés connus y sont présents : peintres novateurs et orgueilleux, vieilles ruines d’un empire écroulé, familles de marchands complotant, assassins silencieux (nommés astucieusement la « Guilde des Chuchoteurs »).

C’est mélangé avec talent et bon goût, ainsi le royaume de Ressine fait figure d’Empire Ottoman et de barbaresques mêlés, mais réduit à sa dimension orientale et maritime, mixé avec les royaumes barbares, en devient le pendant pirate de la république  marchande. Le système politique de Ciudalia  rappelle tout à la fois celui de Venise avec ses familles et ses conseils, ou celui des villes de Toscane au moyen-âge avec ses deux podestats concurrents. C’est un concentré de l’époque, qui perd parfois en réalisme mais gagne certainement en ambiance et en émerveillement.

La vraie guerre commence après la victoire

Le livre commence au lendemain d’une victoire majeure de Ciudalia contre Ressine et narre, du point de vue d’un exécutant doué et chanceux, les intrigues des patrices ciudaliens pour en tirer un maximum de profits. Il n’y est question que de complots, de coups fourrés, de discours enflammés, de petite cuisine d’arrière-salle et de mensonges. Les chefs des différentes factions sont de véritables joueurs d’échecs, poussant leurs pions avec suffisance, ayant toujours quelques coups d’avance sur l’homme du commun, possédés pour certains par une véritable vision du futur de la cité. Le livre commence d’ailleurs par deux citations, de Napoléon et de Machiavel, pour donner une idée du propos.

C’est un régal à lire pour qui aime ce genre d’intrigues, pas forcément autant pour tout le monde je le reconnais. L’auteur fait pourtant des efforts pour convaincre son client. Le récit à la première personne, sous forme de mémoires où le héros s’adresse directement au lecteur est un « truc » classique mais qui ici met magnifiquement en valeur la gouaille du personnage principal. Don Benvenuto n’est pas qu’un simple exécutant, hâbleur et cynique, il sort trait d’esprit sur trait d’esprit, plus qu’un brin amer ou admiratif de ce qu’on lui fait faire. Il donne toute son humanité à un livre qui sans lui ne serait que combinaisons politiques froides et réfléchies.

C’est l’histoire d’un mec comme ça qui…

C’est aussi grâce à ce personnage que l’auteur entrecroise trois histoires différentes, qui assurent en permanence de l’action et du suspens. Évidemment il y a la petite histoire, celle de Benvenuto, assassin, diplomate ou autre à l’occasion, qui cherche à survivre au monde violent et sans concession qui est le sien. Que ce soit à la pointe de son épée ou de son verbe acéré, il affronte les petits désagréments de la vie en ville (malandrins, duellistes jaloux, femmes offusquées, nobles ivres et sicaires agressifs) et de la campagne (bandits, sorciers ou gardes champêtres) avec courage ou désespoir, cherchant tant bien que mal à s’assurer sa place au soleil. En temps qu’homme de confiance du Podestat il assiste aux tractations et intrigues de Ciudalia, au choc des ambitions de ses dirigeants. Enfin plus d’une fois il voit l’histoire de ce monde fantastique en marche, apprenant son histoire et participant à forger de son futur.

La narration est de ce point de vue impeccable. Le style est tout ce qu’il y a de plus réjouissant, notamment le langage de la guilde des assassins ciudaliens, une sorte d’argot de truand qui a aucun moment ne sonne faux. Baroque comme histoire, l’écriture abonde d’images et de détails qui donnent une texture presque réelle à cette tapisserie renaissance. Cela réussi le pari de n’être pas lourd mais immersif. Pas question de se gargariser de vocabulaire technique, mais le saupoudrer, comme les noms des figures d’escrimes, par-ci par-là amène indéniablement au charme de l’écriture. De même aucun personnage ayant quelques lignes de dialogue ne se réduit à une profession, tous ont une histoire, ou du moins laissent penser que c’est bien le cas.

C’est donc un univers vivant, un des plus vivants que j’ai pu lire récemment avec ceux de China Miéville. Parfois trop même. Trop de détail tue le détail, amène l’esprit à douter, à se demander ce que fait tel ou tel personnage dans ce livre. C’est un peu le cas ici, et autant certaines trilogies pourraient être un seul livre, autant celui-ci pourrait en être deux tellement le contexte et le ton changent sur la fin. Clairement l’auteur à fait jouer une campagne de jeu de rôle dans cet univers, je ne sais pas à quel point le livre la raconte, mais certains passages y font plus penser qu’à un roman, étant très loin d’être essentiels aux intrigues principales.

Mille pages de plaisir littéraire

Ceci dit, c’est tout de même le roman de fantasy français que je voulais lire depuis longtemps, la preuve qu’on peut en écrire sans copier le Seigneur des Anneaux. Jean-Philippe Jaworski donne au genre ce qui lui manque trop souvent : un seul roman qui se suffit à lui-même et un style littéraire flamboyant sans être ridicule. Parfois il déroute mais jamais il n’ennuie, toujours il fascine par l’univers qu’il déploie et dont la richesse se montre avec brio à chaque page.

Perdido Street Station, de China Miéville

Perdido Street Station, de China MiévilleJ’ai découvert Miéville par Les Scarifiés, roman de piraterie et de fantasy, plein du souffle de l’aventure, dans une veine tout à la fois brutale et épique. Conquis, charmé par une fantasy qui ne comportait ni dragons ni chevaliers, je me suis alors tourné vers ses autres œuvres. Perdido Street Station semblait être celui par où continuer, mais le fait qu’il ait été coupé en deux poches m’en a détourné…

Et un beau jour…

… je l’ai vu traîner en poche, un seul volume, dans une petite bouquinerie du sud du Pays de Galles. Le fait que ce soit une édition anglaise ne m’a pas arrêté. Le livre reste gros. Je comprends la décision des éditeurs français de le couper, déjà l’objet est gros, solidement relié mais à la taille limite pour tenir dans ma sacoche, par lui bien maltraitée.

Cette histoire est celle d’une ville, baroque, fantastique et industrielle. L’auteur remercie Mervyn Peake, on voit clairement l’influence de Gormenghast, son château labyrinthique, tentaculaire et torturé, sur la ville de New Crobuzon. Elle rappelle aussi bien le Londres victorien que le Caire de Laurence d’Arabie. Patchwork de cultures, d’espèces même ici, dominée par les hautes tours de la milice et du parlement, ciel crevé de cheminées déversant leur fumée de suie et de magie, c’est une ville-univers, non pas parce qu’elle est close mais parce qu’on y trouve tout, et surtout pas des résidus de Tolkien, mais des emprunts à des mythologies moins usées, voire des sortes de cyborgs, condamnés à être « refaits ».

Les kepris à la tête de scarabée, les vodyanois qui sculptent l’eau de leurs mains, les garudas emplumés  et volant comme des aigles, les cactacae hérissés d’épines, forment une tapisserie fantasque à la culture autre que les personnages (et le lecteur) tentent de comprendre. La magie et la technologie steampunk mêlées pour le meilleur et souvent le pire permet de nombreuses excentricités à ceux qui ont les moyens de s’en servir. Car comme le Londres de Victoria New Crobuzon est une terre de classe, segmentée en quartiers bien typés : pauvres, riches, étrangers, industrielles, historiques, entre les côtes d’un léviathan préhistorique dont ne reste que les os.

Voir New Crobuzon et y mourir lentement

On ne sort donc jamais de cette ville, c’est l’horizon indépassable du principal personnage, savant en marge de l’académisme, sain d’esprit mais sans trop de scrupules pour faire progresser la science. Épris d’une kepri, femme dont le cou est surmonté d’un corps de scarabée géant. Cet amour contre-nature est leur prisme pour percevoir la ville, ses segmentations, ses autres vices cachés. C’est aussi un puissant moteur d’intrigue, ça et les ambitions personnelles, et les rancœurs passées, et l’indignation politique. Les personnages sont loin d’être simples, sans être torturés, mais tout simplement humains, très fortement humains.

Tant bien que mal ils tentent de faire et garder leur tout petit trou dans cette grande tapisserie consciente. Effilochée aux bords, pleine de trous et même rongée par les mites, la ville décadente qui sert de cadre est quasiment aussi un personnage, les foules anonymes étant son sang, qui circule, s’échauffe, se répand, pulse régulièrement. Perdido Street Station est son cœur, là où tous se croisent, dominant la ville de ses hautes tours gothiques. Ses institutions, officielles ou pas, sont bien mises en scène, portées par des rumeurs et des légendes urbaines quant à leurs tenants et aboutissants.

Jamais évènement n’est le fait d’un seul groupe, mais toujours d’un faisceau d’actions au début éparpillées, qui par coïncidence, effort ou malveillance se rejoignent en une explosion, qui elle-même en déclenche d’autres. Cela joue beaucoup dans le style, qui apparaît alors d’une seule trame faite de multiple fils, comme ouvragé par un Tisseur méta-fictif (énorme personnage, tellement bien interprété), pas juste une intrigue qui se déroule dans un décor. Le cadre en est pour le coup vraiment un, sur lequel s’appuie toute la toile, qu’elle tire et déchire même par endroits sous la force de ses soubresauts.

De l’intrigue, de l’enquête, de l’action, de la curiosité, de l’émerveillement

Tout comme la ville englobe l’univers, le roman enjambe les genres. Croisant la fantasy, le steampunk et le polar Miéville a pris des risques, mais a remporté la mise haut la main, la recette prend parfaitement. Le rythme s’emballe peu à peu, d’abord découverte puis crainte puis lutte de la ville pour sa survie il a de multiples rebondissements, parfois attendus, parfois annoncés, parfois prenant au dépourvu le lecteur qui se voit rappeler qu’à New Crobuzon la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Le roman est long mais ni lent ni lassant, le propos dense mais pas obscur.

La narration est maîtrisée, et le style parfaitement adapté. Baroque par moment, épique à d’autres, glauque par endroit, il suit la géographie de la ville. Tous parlent le même langage, mais pas au même niveau, celui de l’auteur est sans tache. Riche, construit, rassasiant l’appétit du lecteur, avalant les mots jusqu’à satiété, Miéville est ici un régal à lire, son phrasé coulant et désaltérant. Le style des Scarifiés, que j’avais lus en français, était déjà agréable, mais j’ai trouvé la version originale plus fluide, comme si l’anglais permettait une abondance qui en français doit être calmée pour ne pas encombrer la lecture.

Perdido Street Station est un roman âpre, long et fouillé certainement. C’est aussi un plaisir, qui demande mais donne beaucoup. C’est un univers en un livre, un vrai roman (et non une série sans tête ni fin) de fantasy d’un rare exotisme, qui ne laisse à la fin nulle frustration. Bien construit, on peut le lâcher et le reprendre sans être perdu, dans le bus ou dans son lit. Sans ennui, sans répit, le livre se dévore même sans faim et comblera même je pense les palais les plus exigeants.

Rhialto le Merveilleux, de Jack vance

Rhialto le Merveilleux, de Jack VanceJ’ai rarement été déçu par Vance, grand conteur connu et reconnu, qui sait laisser au loin la cohérence et le réalisme quand cela s’impose pour le bien de l’histoire. Peut-être trop extrême pour des romans, cette méthode fait mouche pour des nouvelles, particulièrement celle de la terre mourante, monde post-post-post-apocalyptique où quelques humains font mine de survivre avec entrain en attendant la fin prochaine du monde.

Mettez trois magiciens dans un shaker et secouez

Dans ce recueil-ci il se concentre sur un personnage en particulier : Rhialto, dit le Merveilleux. Magicien vivant avec ses compères dans une vallée perdue sur une terre mourante. Il puise ses pouvoirs dans ceux de Sandestins, créatures magiques et intelligentes liées aux magiciens par des pactes et une sorte de permis à points. Leurs pouvoirs sont aussi divers que l’imagination le permet, leurs noms fleurent bon la fantasy à l’ancienne : Ao des Opales, Vermoulian l’Arpenteur, Byzant le Nécropes, etc. Le récit est par ailleurs émaillées de harquisades, archiplumes et autres resquammages jamais clairement explicités, servant juste au dépaysement.

Mais ceci a fort peu d’importance, car c’est dans les caractères que réside tout l’intérêt de l’ouvrage et le talent de l’auteur. Ces magiciens sont en effets des chicaneurs invétérés, des jaloux sans vergogne, des artistes de la mauvaise fois. Chaque dialogue est un festival de piques acerbes et de demi-mensonges ou chacun cherche à tirer à lui la couverture. Ils font assaut d’insultes voilées et de sous-entendus en des termes bien choisis, au grand plaisir du lecteur qui ne peut que s’en amuser.

Nappez de truculence et de nonchalance

Car au final ces magiciens du XXIe éon sont bien pathétiques. Ils peuvent certes faire montre de grands pouvoirs mais se chamaillent pour des pierres flottantes, des spécimens de foire et des plantes rares, mais doivent négocier avec leurs familiers pour lancer des sorts, ceux-ci étant toujours à l’affût d’une faille pour renégocier leur contrat. Plus que le pouvoir ou la force ce sont l’ingéniosité et la fourberie qui apportent la victoire aux protagonistes.

Incapables de réalisme mais toujours prêts à étonner la galerie ils exécutent des prodiges inutiles par paquets, par confort, par maladresse. Fats et empesés jusqu’au burlesque, théâtraux dans toutes leurs attitudes, contreparties « sérieuses » de Cugel (autre personnage du même univers) et comiques des Danseurs de la fin des temps de Moorcock, ils se battent avec moult efforts pour au final n’y rien gagner, ne pouvant résister à se vanté devant le premier spectateur venu.

Couvrez et laisser lentement brûler

Le réalisme n’est donc pas de mise, la cohérence approximative. Cela n’a aucune importance et au contraire fait partie de la bouffonnerie ambiante. A mi-chemin entre la science-fiction et la fantasy, de la science-fantasy pourrait-on dire, les explications des possibilités des personnages n’a guère d’importance, seul le récit de leurs tribulations en a. Ce parti pris réjouit et distrait, dégourdit l’esprit affligé de lectures doctes et pesantes, il ne prétend je pense pas à plus, j’en suis fortement heureux.

Les Cieux découronnés, de Tim Powers

Les Cieux découronnés, de Tim PowersUn livre avec un prologue où l’auteur explique que c’était son premier roman écrit et publié, qu’il l’a pondu à l’arrache et en était très fier est assez peu habituel. En fait cela sonne un peu comme une justification après-coup d’une erreur de jeunesse.

The show must go on and on and on and again…

Nous enchaînons ensuite directement sur les aventures de Francisco de Goya Rovzar, jeune peintre qui voit un coup d’état se commettre sous les yeux (et son père mourir, mais c’est anecdotique). Puis il est emprisonné, s’échappe, tombe sur un bienfaiteur, fait son trou, est pourchassé, s’échappe, trouve un autre bienfaiteur, pourchassé, laissé pour mort… Et ce n’est que le premier tiers du livre ! Ils se passe toujours quelque chose, c’est certain. Dès qu’une scène dure un peu trop longtemps, qu’il s’agisse de romance de politique ou qu’un personnage commence à raconter sa vie, systématiquement un combat éclate.

Ceux-ci sont d’ailleurs bien décrits, parfois inventifs, toujours très visuels. L’arme la plus courante est l’épée ce qui donne même en l’absence de capes une certaine classe aux engagements, émaillés de mots d’esprits pas très bien traduits (ou pas très bons à l’origine) entre les protagonistes. L’auteur se fait plaisir avec le vocabulaire technique mais sait l’employer de manière appropriée, sans rendre la lecture difficile pour quelqu’un comme moins qui n’est pas familier avec la technique de l’escrime.

Dumas, une lecture d’enfance

Pourquoi des épées d’ailleurs ? Ne s’agit-il pas d’un roman de SF ? On s’aperçoit vite, après une très rapide justification, qu’il n’y aura guère d’éléments scientifiques. La planète est tout simplement trop pauvre pour une technologie avancée, les armes à feu même sont des biens de luxe. Pourquoi pas ? Mais n’aurait-il pas été plus simple dans ce cas de se passer complètement de toute science-fiction ? Pas de fantasy non plus, de science ancienne perçue comme de la magie. Au final cela rappel surtout le moyen-âge et la renaissance des romans historiques du XIXe siècle, quelque part sous Dumas et Hugo. Un croisement entre Notre-Dame de Paris, Les Trois Mousquetaires et les romans de gare.

L’histoire, de même, comporte tous les clichés de l’époque. Des nobles alliés à des ennemis étrangers en veulent au pouvoir légitime. Une cour des miracles de voleurs, faussaires et assassins gentlemen vit sous la ville honnête et dominée. Les hommes de goûts sont à la fois de grands bretteurs et des peintres flamboyants. Les jeunes femmes ne savent guère ce qu’elles veulent et suivent le plus beau parleur. On va d’aventure en aventure, sans toujours trop de cohérence, mais avec panache, dans une veine feuilletonesque assumée.

Conclusion

Avec ce premier livre Powers montre qu’il sait décrire l’action, et inventer des rebondissements. Plus tard il apprendra à inventer des histoires intéressantes, qui auront heureusement moins besoin de péripéties rocambolesques…

Les Scarifiés, de China Miéville

Les ScarifiésLe bouquin est gros (850 pages) mais en un seul tome, la couverture est réussie, ni trop pimpante ni trop terne, et j’avais vu pas mal de critiques positives sur Perdido Street Station du même auteur, ça fait pas mal de bonnes raisons de l’acheter.

Ce n’est pas déflorer l’intrigue que de dire qu’il s’agit d’une histoire de pirates, le genre qui fait peu de quartiers à ses ennemis et embarque de forces les passagers des bateaux capturés. Mais ça ne se déroule pas dans notre univers, il s’agit de fantasy, dans un univers exotique propre à l’auteur. Tortuga n’est pas ici une île caraïbe servant de repères aux pirates mais une ville faite de bateaux. La mer est peuplée de monstres dont on ne sait si ils sont réels ou imaginaires. Les peuplades des îles isolées auxquelles il faut bien accoster sont-elles cannibales ou gentiment inoffensives ? Ces étranges croyances qui rappellent le vaudou ne sont-elles que cela ou une sorte de magie se cache-t-elle derrière ?

En déplaçant la quincaillerie des pirates dans un univers de fantasy, mâtiné par endroits de science-fiction à vapeur, l’auteur leur restitue un exotisme perdu depuis longtemps dans nos histoires de pirates bien connues. La mer redevient mystérieuse et imprévisible, pleine de promesses et de dangers. On ressent un émerveillement qu’on ne trouve plus que rarement dans les histoires de boucaniers. Le personnage principal, une peste pénible par ailleurs, découvre ce monde marin et le fait découvrir au lecteur, mais venant d’une autre partie de cet univers fantastique ses références en sont distinctes. Au final le lecteur se voit offrir un univers sur un plateau, et la narratrice présente le point de vue de chaque partie (terre ou mer) sur l’autre, attirant l’attention sur les points saillants.

Sur le plan moral l’ambiguïté aussi revint en force. Entre ces pirates et le gouvernement autoritaire de Nouvelle Crobuzon le cœur balance. Ces gens de sac et de corde sont par le passage à la fantasy débarrassés de tout un tas de clichés pour en reprendre qu’on avait pu oublier, chaque évènement de ces personnages qu’on découvre apparaissant comme significatif quant à leur mode de vie. Fraternité entre frères oui, mais aussi cruauté au jour le jour comme l’auteur se plaît à le rappeler dès fois qu’on se prendrait de sympathie pour un pirate au grand cœur. C’est d’autant plus frappant que la narratrice, le personnage principal, est loin d’être une oie blanche. Son passé trouble (je suppose détaillé dans un autre livre), évoqué comme un fardeau et une conscience, ses pensées et actions tout ce qu’il y a de plus égoïstes, ses élans de cœur bien vite maîtrisés, tout laisse à voir l’hypocrisie de ses jugements.

C’est un livre de découverte, de ré-apprentissage aussi, moyen aisé de découvrir un univers de fantasy. C’est à dire que l’intrigue au final en devient presque secondaire. On sent là tout prêt une trame, une raison aux actions des Scarifiés (ceux du titre et de la couverture), et l’héroïne la cherche avec passion ou par désespoir, mais l’intérêt n’est pas là. Il n’est pas non plus dans la psychologie des personnages, bien pensée mais secondaire. Non… l’intérêt est dans ces pirates, ces aventures sur des mers trop calmes ou trop tumultueuses. L’auteur n’est pas grandiloquent, il y a somme toute peu d’emphase narrative, par contre le cadre est grandiose. Ce ne sont pas des pirates comme on en croisait aux Antilles, ce sont les pirates dont on rêve quand on est gamin, exotiques, jovials, brutaux, fiers, un patchwork de caractères et d’histoires personnelles unis par une (forcément grandiose) destinée commune.