Samarcande, d’Amin Maalouf

Samarcande, d'Amin MaaloufJe connais avant tout Amin Maalouf pour son petit livre Les Croisades vues par les Arabes, qui est un petit bijou d’essai historique, tout à la fois précis et agréable à lire. Samarcande n’est pas du même tonneau, c’est bien une œuvre de fiction même si ses personnages sont historiques ou évoluent dans un cadre historique : ce livre tourne autour d’un autre livre contenant des poèmes d’Omar Khayyam.  C’est l’élément physique qui va relier la Perse du XIe siècle et l’Iran de la charnière du XIXe et du XXe siècles. Car le livre est séparé en deux époques liées symboliquement par le thème de la révolution en Perse, révolution religieuse des Ismaéliens ou révolution démocratique de Fils d’Adam.

La première époque montre l’écriture du livre, suivant les pas du poète dans l’empire turc qui s’étend de Bagdad à la célèbre Samarcande. L’empire, œuvre du glaive, est secoué de soubresauts. Trois grands personnages y participent : le poète déjà évoqué, le grand vizir Nizam-el-Mock et le maître des assassins Hassan Sabbah. Leurs relations complexes et tourmentées accompagnent la marche de l’histoire avec grand style, les convictions de chacun étant dépeintes avec une certaine finesse par l’auteur, qui utilise tout à la fois les sources historiques et son imagination.

Puis le récit bascule sur la redécouverte du livre d’Omar par un américain qui peut à peu va se trouver pris dans les avanies du régime du Shah d’Iran, aux prises avec une opposition progressiste, nourrie de culture occidentale. Il est, malgré lui, au cœur des évènements et tente tant bien que mal de garder une ligne morale directrice dans le chaos ambiant. A mi-chemin entre le récit de journaliste et la chronique personnelle, cette partie a un ton très époque, assumé et bien rendu, tout en gardant un vocabulaire moderne.

Le tour de force est impressionnant, chaque partie à son style propre, ses personnages propres, mais les thèmes les lient et dressent comme une comparaison entre ces eux époques : fanatisme religieux, mode de gouvernement, révolte politique, place des femmes, culture perse, etc. Les questionnements des deux personnages principaux, le poète perse et le jeune américain, agissent comme des miroirs de leurs époques respectives, illustrant le dilemme du sage dans une époque troublée : être spectateur et laisser tuer ou intervenir et se salir les mains ? La fameuse Samarcande reste un paradis perdu qu’ils ont rêvé plus qu’arpenté.

Le style est profondément immersif. La première partie, en Perse médiévale, est écrite à la troisième personne, du point de vue d’Omar. On est complètement noyé dans une ambiance persane, tant au niveau des dialogues que des lieux décrit. Maalouf place à bon escient quelques rares mots perses, juste ce qu’il faut pour éviter de longues périphrases et garder son texte clair. Les explications culturelles dont il saupoudre l’ouvrage apparaissent naturellement au fil de la lecture. Le lecteur n’est pas perdu, il n’est pas non plus interrompu par des notes de bas de page ou des explications plaquées en plein milieu du récit. En cela c’est un grand conteur. La seconde partie est tout aussi intéressante, cette fois écrite à la première personne, celle du narrateur de la première moitié, sur un mode évidemment plus moderne.

J’avoue que la première partie m’a plus fascinée, l’époque surtout l’explique car quand j’y repense la seconde est de la même qualité. Les deux en se répondant en font un livre qui vaut plus que son intrigue et son style, un divertissement intelligent qui enrichit la tête et le cœur, tour à tour navré et plein d’espoir quant à la marche de l’histoire.

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4 Responses to Samarcande, d’Amin Maalouf

  1. Neit says:

    Ton article donne vraiment envie de lire ce livre…

  2. Nico says:

    Me concernant, j’ai préféré la première partie, plus « exotique » et plus « légendaire ». D’autant que le lien entre les deux parties m’a semblé assez ténue. Au final, j’aurais préféré que l’auteur ne fasse que la première partie, mais qu’il la développe davantage.

    • Imrryran says:

      En fait les personnages, ou plutôt leurs caractères, sont les mêmes dans les deux parties, mais plongés dans des époques différentes, l’auteur veut clairement tirer des parallèles plutôt que simplement conter deux histoires ayant la perse pour cadre, ce qui donne à mon avis une certaine dimension que chaque partie seule n’a pas. L’exotisme est d’ailleurs bien présent dans la seconde, même si cette fois c’est celui du XIXe. Ceci dit je préfère aussi, par goût personnel, la période médiévale, surtout avec un personnage comme Hassan Sabbah. 🙂

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