Le Déchronologue, de Stéphane Beauverger

Le Déchronologue, de Stéphane BeauvergerLa jaquette est aguichante, mélangeant navire XVIIe et vaisseaux de guerre XXe. Le bandeau qui l’entoure est insistant : pas moins de 4 prix vantent le bouquin en 2009 et 2010. C’est impressionnant et inquiétant tout à la fois, ont-ils besoin d’autant pour que le livre s’achète ? J’ai tendance à me méfier des articles survendus. Mais le bouquin n’est pas trop long et pour une uchronie, ou du moins une histoire de voyage dans le temps, je saute le pas.

Hauts les cœurs moussaillons, tous au gaillard d’avant et hardis à l’abordage !

Les pirates c’est comme les chevaliers. Petit on y joue, plus grand on en lit les aventures façon XIXe, adulte on relativise l’intérêt d’une époque sans conserves ni électricité. Ou alors on écrit une histoire de pirates avec des conserves et de l’électricité ? C’est un peu l’idée de ce livre où suite à un problème temporel des objets modernes (conserves, walkmans, batteries, pénicilline, fusils d’assaut, etc.) font leur apparition dans les Caraïbes du XVIIe siècle. Ce temps fleure bon la piraterie et la guerre de course, l’île de la Tortue est un repaire de crapules, les galions des espagnols sont plein d’or et leurs geôles de vrais mouroirs.

Le climat de l’époque est très bien reconstitué, tel qu’on s’y croirait. Ce n’est pas l’ambiance de l’Île au trésor, elle est ici un peu plus adulte, souvent plus sale et violente, plus réaliste peut-être, autant que cela peut être dans une histoire de pirates. Si les tavernes ne sont guère fréquentable, les marchands et les gouverneurs ne le sont pas plus. C’est aussi la langue qui porte le livre, verte comme il faut, pleine de barbarisme des îles et des gens de mer dont on rêve enfant, sortant à différents niveaux de la bouche de personnages colorés aux noms qui le sont tout autant, sans se surcharger de plus qu’un minimum de vocabulaire technique :

Au troisième regard, j’aperçus la ligne menaçante du fin vaisseau de chasse qui tenait son cap par bâbord et nous toisait en riant.
— Navire de course, commenta gravement le Cierge.
— Une puterie d’Espagnol, cracha son voisin.
Un vilain sort avait profité de mon sommeil pour corrompre mes jolis rêves : le gibier avait appelé les loups.
— Ce démon doit avoir au moins cinquante canons, dit un autre matelot. Il gicle son foutre à cinq milles !

Wibbly Wobbly Timey Wimey…Stuff

L’intrigue tourne toute autour des perturbations temporelles. Quelques pistes classiques de la piraterie sont bien entendu abordées : chasse au trésor, combats navals, rivalité des puissances européennes et contrebande ; ceci dit toutes se raccrochent rapidement à l’intrigue principale. Elle n’est pas inintéressante d’ailleurs, bien troussée, bien amenée, elle mêle petit à petit piraterie et éléments modernes en renforçant l’ambiance (que pensez-vous que les pirates écoutent dans leurs tavernes ?) plutôt qu’en la dénaturant par des anachronismes flagrants. Cette époque n’est après tout pas si éloignée de la nôtre.

Le problème est autre. Soit, tout n’est pas révélé à la fin, même si du point du personnage principal l’histoire est complète, le lecteur n’a pas réponse à toutes ses questions. Ce n’est pas vraiment embêtant car malgré tout le propos est dense, juste un peu frustrant sur la fin. Par contre le livre a été découpé en différentes périodes, de 1640 à 1653, sans ordre apparent. C’est bien là le noeud du problème. Découper son livre en périodes et ne pas les présenter dans l’ordre chronologique est en soit troublant, mais bien fait ce procédé aiguise la curiosité, maintient l’intérêt et le questionnement, sans trop perdre le lecteur.

Chronologique, antichronologique ou patatochronologique ?

Ici les différentes parties sont avant tout identifiées par une date en début de chapitre. Mais celle-ci n’apparait pas en haut de page, ce qui rend le repérage plus que malaisé. C’est d’autant plus irritant que l’ordre semble avoir été décidé après que le livre ait été écrit, de manière assez gratuite, sans y trouver une autre progression — thématique, dialectique que sais-je ! — qui aurait pu structurer ce choix. On se fait donc balader (comme le héros, je le concède) d’année en année, de lieu en lieu en cherchant tant bien que mal des repères qu’on finit par percevoir aux deux-tiers du livre…

C’est bien dommage car autrement tout est au poil, un régal à lire d’une traite sans souffler tellement on peut être pris par telle ou telle scène de combat ou de négociation, le suspens montant fortement sur chaque un de chapitre. Le personnage principal, conté à la première personne, est attachant, cynique et alcoolique avec tout de même des principes, ce qu’il faut pour le suivre aux quatre coins des Caraïbes, entre des vaisseaux fantômes et des dieux mayas, des artefacts du futur aux flottes du passé. Si seulement il pouvait écrire droit !

Publicités

2 Responses to Le Déchronologue, de Stéphane Beauverger

  1. efelleelle says:

    Marrant, je ne suis pas certain que j’aurai apprécié ce roman s’il avait été écrit dans l’ordre chronologique.

    • Imrryran says:

      Dans l’absolu ce n’est pas une mauvaise idée. C’est certain que ça intrigue et titille les méninges, et permet d’éviter au lecteur de devancer trop facilement les déductions du héros. Pas mal de livres, films ou jeux vidéos s’en servent avec succès d’ailleurs, soit comme une sorte de flashback magnifié, soit comme une narration non chronologique, voire anti-chronologique à la Memento (dont l’histoire à l’endroit n’est pas si intéressante, comme peut-être dans ce livre).

      Ici ça manque à mon goût de narration justement, les parties se suivant sans trop de lien. :-/

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s