Dreamericana, de Fabrice Colin

Dreamericana, de Fabrice ColinLa critique publié il y a quelques années dans Galaxies, lors de la publication initiale en grand format, était enthousiaste. J’étais tenté à l’époque (une uchronie façon feuilleton ? ça semblait bien croustillant) mais n’achetant toujours que des livres de poche j’avais laissé passé. En faisant mes courses pour trouver des cadeaux de Noël (fatale obligation qui me fait régulièrement acheter des livres plus vite que je ne les lis) je suis à nouveau tombé dessus.

Le syndrome de la page blanche

Le roman s’ouvre sur un écrivain qui n’arrive plus à écrire. Un certain fâcheux nommé Hades Shufflin qui après une série de romans de SF fort bien vendue peine à démarrer son dernier livre. A mi-chemin entre American Psycho et la Trilogie Divine de P. K. Dick les angoisses sont mise en scène de manière très visuelle, le personnage se heurtant de plus en plus au monde qui l’entoure, en contant au lecteur une vision déformée par la fatigue, l’alcool, ses névroses refoulées, la folie douce ou dure. C’est de ce point de vue très bien construit, peu à peu d’autres personnages (l’agent, un cinéaste, un fan, etc.) prennent du relief et s’insèrent dans la partie, soulignant le décalage entre un auteur au bout du rouleau et un monde qui attend son œuvre.

Ces passages sont entrecoupés d’articles de journaux, d’extraits, de discussions qui ajoutent du contexte à ce naufrage, détaillent l’œuvre passé du personnage principal, les attentes de la critique. Cette partie est d’autant plus savoureuse qu’elle est déjà légèrement uchronique. Ainsi Stanley Kubrick est toujours bien vivant, a pu filmer AI (le semi-ratage ou semi-réussite filmé par Spielberg) et le Napoléon qui en vrai lui a été refusé par les studios. Il a d’ailleurs commencé les repérages pour son prochain film d’après le prochain roman d’Hades Shufflin.

Ce lien avec le cinéma de Kubrick n’est pas anodin. Un des thèmes principaux de ce roman est la notion de réel dans les œuvres de fiction. La présence du réalisateur, connu pour son attention maniaques aux détails, qui va jusqu’à filmer des scène de Barry Lyndon en n’utilisant comme éclairage que des bougies, fait écho aux critiques des œuvres de Shufflin qui louent son réalisme par accumulation de détails. Fabrice Colin lui-même accumule les coupures de presse fictive et les dessins des lieux de son livre, alors que son personnage dit écrire comme si il prenait des notes en voyant son roman se dérouler sous ses yeux. C’en est d’ailleurs presque trop souligné, notamment dans le morceau de bravoure du roman :

Inception sur papier

On le sent venir durant toute la première partie, la seconde sera la catharsis du héros-auteur, son roman ou sa tentative mettant un terme à son blocage. Un roman dans un roman, quelle idée original, n’est-ce pas ? (Note : ceci est un sarcasme.) Le procédé n’est pas couramment utilisé, probablement car il est risqué. Norman Spinrad l’a tenté dans Rêve de fer avec un succès mitigé, car si l’idée est intéressante il n’y a que peu d’intérêt à lire un roman fait pour être mauvais. Le même problème se pose aussi ici, pas facile de maintenir l’équilibre entre avoir un roman dans le roman intéressante et qui s’inscrive dans le cadre du roman global (celui que le lecteur a en main).

L’articulation avec la première partie n’est pas absente, le roman en suit les thèmes au point qu’on pourrait presque le réduire par moment à une métaphore de celle-ci. D’ailleurs les deux romans ont le même titre : Dreamericana (l’Americana étant dans ce contexte l’union de l’Amérique et de la Russie en une seule fédération). Des rappels très clairs dans le roman renvoient d’ailleurs à la première partie, des descriptions de personnages jusqu’aux séparateurs de sous-chapitres (je suppose qu’il y a un nom pour cela en typographie ?). Cela reste tout de même souvent assez artificiel. Le style est différent, l’intrigue est différente, ne seraient-ce les éléments de contexte donnés dans la première partie il aurait bien pu être publié à part.

Le syndrome de la page noire

Pour parler du roman proprement dit, tout tient à une chose : c’est un très bon pastiche des feuilletons du XIXe siècle. Il prend pour base une guerre souterraine entre deux clans d’êtres supérieurs (les Gardiens et les Voyageurs, majuscules d’époque) qui utilisent la Terre, ou plutôt Antiterra comme elle s’appelle, comme terrain de jeu dans une partie d’échecs cosmique. Au passage une source d’énergie quasiment illimitée échoue entre les mains de l’humanité en pleine révolution industrielle et permet l’éclosion d’une technologie steampunk de haute volée.

L’esthétique est relativement classique mais très réussie. Les vaisseaux dirigeables ça fait toujours rêver, avoir une sorte de cyberespace steampunk est bien trouvé, les villes monumentales évoquent agréablement celles de Schuiten et Peeters et j’ai beaucoup aimé l’idée d’un gigantesque pont entre Calais et Douvre. Sur le plan politique la Manifest Destiny américaine la pousse à intégrer la Russie, l’amenant en conflit avec les Empires Prussiens (mené par Bismark) et Français (mené par l’Impératrice Eugénie, oui, la femme de Napoléon III) vers un remake hors du temps de la Grande Guerre sur fond d’impérialisme et de subversion anarchisto-taoïste (lancée par un certain Marx).

L’intrigue suit aussi les canons du genre avec son lot de retournements de situation tendues, de trahisons par de jolies filles et de deus ex machina amenés par un ami oublié. C’est d’ailleurs là que le bât blesse : trop c’est trop. C’est échevelé au point que j’en perde parfois le fil sans être pour autant surpris par des retournements souvent prévisibles. Le nombre d’information et d’action par page est impressionnant, et même si c’est il est vrai fort bien écrit ça en devient indigeste. J’avoue : sans queue et sans tête j’ai du mal à suivre une histoire, d’autant plus que la fin est tracée d’un trait de plume sans s’encombrer de détails.

Trop embrasser peut embarrasser

Il en reste un roman en deux parties qui a aussi le cul entre deux chaises. Colin sait écrire, c’est manifeste. Il a aussi des idées, très bonnes aussi bien sur la littérature que sur l’esthétique. Le problème c’est qu’à force de vouloir illustrer son concept on le voit trop et plus assez son roman. Le pastiche de feuilleton est trop feuilletonesque (mais si tu m’as trahi la première fois en fait tu ne me trahissais pas mais évitait de me trahir la troisième fois, pas comme la seconde où…), la thématique trop soulignée (eh mec, regarde bien comment c’est malin ce que je fait !), tout cela fait que ce très bon livre tourne par moments à l’essai, sans être désagréable, mais bien irritant.

Bonne année au fait 🙂

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s