Perdido Street Station, de China Miéville

Perdido Street Station, de China MiévilleJ’ai découvert Miéville par Les Scarifiés, roman de piraterie et de fantasy, plein du souffle de l’aventure, dans une veine tout à la fois brutale et épique. Conquis, charmé par une fantasy qui ne comportait ni dragons ni chevaliers, je me suis alors tourné vers ses autres œuvres. Perdido Street Station semblait être celui par où continuer, mais le fait qu’il ait été coupé en deux poches m’en a détourné…

Et un beau jour…

… je l’ai vu traîner en poche, un seul volume, dans une petite bouquinerie du sud du Pays de Galles. Le fait que ce soit une édition anglaise ne m’a pas arrêté. Le livre reste gros. Je comprends la décision des éditeurs français de le couper, déjà l’objet est gros, solidement relié mais à la taille limite pour tenir dans ma sacoche, par lui bien maltraitée.

Cette histoire est celle d’une ville, baroque, fantastique et industrielle. L’auteur remercie Mervyn Peake, on voit clairement l’influence de Gormenghast, son château labyrinthique, tentaculaire et torturé, sur la ville de New Crobuzon. Elle rappelle aussi bien le Londres victorien que le Caire de Laurence d’Arabie. Patchwork de cultures, d’espèces même ici, dominée par les hautes tours de la milice et du parlement, ciel crevé de cheminées déversant leur fumée de suie et de magie, c’est une ville-univers, non pas parce qu’elle est close mais parce qu’on y trouve tout, et surtout pas des résidus de Tolkien, mais des emprunts à des mythologies moins usées, voire des sortes de cyborgs, condamnés à être « refaits ».

Les kepris à la tête de scarabée, les vodyanois qui sculptent l’eau de leurs mains, les garudas emplumés  et volant comme des aigles, les cactacae hérissés d’épines, forment une tapisserie fantasque à la culture autre que les personnages (et le lecteur) tentent de comprendre. La magie et la technologie steampunk mêlées pour le meilleur et souvent le pire permet de nombreuses excentricités à ceux qui ont les moyens de s’en servir. Car comme le Londres de Victoria New Crobuzon est une terre de classe, segmentée en quartiers bien typés : pauvres, riches, étrangers, industrielles, historiques, entre les côtes d’un léviathan préhistorique dont ne reste que les os.

Voir New Crobuzon et y mourir lentement

On ne sort donc jamais de cette ville, c’est l’horizon indépassable du principal personnage, savant en marge de l’académisme, sain d’esprit mais sans trop de scrupules pour faire progresser la science. Épris d’une kepri, femme dont le cou est surmonté d’un corps de scarabée géant. Cet amour contre-nature est leur prisme pour percevoir la ville, ses segmentations, ses autres vices cachés. C’est aussi un puissant moteur d’intrigue, ça et les ambitions personnelles, et les rancœurs passées, et l’indignation politique. Les personnages sont loin d’être simples, sans être torturés, mais tout simplement humains, très fortement humains.

Tant bien que mal ils tentent de faire et garder leur tout petit trou dans cette grande tapisserie consciente. Effilochée aux bords, pleine de trous et même rongée par les mites, la ville décadente qui sert de cadre est quasiment aussi un personnage, les foules anonymes étant son sang, qui circule, s’échauffe, se répand, pulse régulièrement. Perdido Street Station est son cœur, là où tous se croisent, dominant la ville de ses hautes tours gothiques. Ses institutions, officielles ou pas, sont bien mises en scène, portées par des rumeurs et des légendes urbaines quant à leurs tenants et aboutissants.

Jamais évènement n’est le fait d’un seul groupe, mais toujours d’un faisceau d’actions au début éparpillées, qui par coïncidence, effort ou malveillance se rejoignent en une explosion, qui elle-même en déclenche d’autres. Cela joue beaucoup dans le style, qui apparaît alors d’une seule trame faite de multiple fils, comme ouvragé par un Tisseur méta-fictif (énorme personnage, tellement bien interprété), pas juste une intrigue qui se déroule dans un décor. Le cadre en est pour le coup vraiment un, sur lequel s’appuie toute la toile, qu’elle tire et déchire même par endroits sous la force de ses soubresauts.

De l’intrigue, de l’enquête, de l’action, de la curiosité, de l’émerveillement

Tout comme la ville englobe l’univers, le roman enjambe les genres. Croisant la fantasy, le steampunk et le polar Miéville a pris des risques, mais a remporté la mise haut la main, la recette prend parfaitement. Le rythme s’emballe peu à peu, d’abord découverte puis crainte puis lutte de la ville pour sa survie il a de multiples rebondissements, parfois attendus, parfois annoncés, parfois prenant au dépourvu le lecteur qui se voit rappeler qu’à New Crobuzon la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Le roman est long mais ni lent ni lassant, le propos dense mais pas obscur.

La narration est maîtrisée, et le style parfaitement adapté. Baroque par moment, épique à d’autres, glauque par endroit, il suit la géographie de la ville. Tous parlent le même langage, mais pas au même niveau, celui de l’auteur est sans tache. Riche, construit, rassasiant l’appétit du lecteur, avalant les mots jusqu’à satiété, Miéville est ici un régal à lire, son phrasé coulant et désaltérant. Le style des Scarifiés, que j’avais lus en français, était déjà agréable, mais j’ai trouvé la version originale plus fluide, comme si l’anglais permettait une abondance qui en français doit être calmée pour ne pas encombrer la lecture.

Perdido Street Station est un roman âpre, long et fouillé certainement. C’est aussi un plaisir, qui demande mais donne beaucoup. C’est un univers en un livre, un vrai roman (et non une série sans tête ni fin) de fantasy d’un rare exotisme, qui ne laisse à la fin nulle frustration. Bien construit, on peut le lâcher et le reprendre sans être perdu, dans le bus ou dans son lit. Sans ennui, sans répit, le livre se dévore même sans faim et comblera même je pense les palais les plus exigeants.

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