Contes de la fée verte, de Poppy Z. Brite

Contes de la fée verteLes nouvelles se prêtent plutôt bien à la lecture dans les transports en commun, hachée par les cahots routiers, les correspondances, les esclandres, les amis qu’on n’attendait pas à voir monter à tel arrêt… Rapides à lire, souvent plus denses que les romans on peut espérer en finir une courte en un trajet, une longue en deux ou trois, sans perdre le fil comme dans un long chapitre de roman.

Du sang, des tripes et du sexe

Heureusement donc que la nouvelle soit un genre adaptée à la lecture dans le bus, car les thèmes de celles de Poppy Z. Brite ne le sont pas vraiment. C’est de l’horreur très crue, très visuelle qui met parfois le cœur au bord des lèvres. Ainsi Sa bouche aura le goût de la fée verte, nouvelle presque éponyme qu’illustre plus ou moins la couverture, aborde avec entrain zoophilie, nécrophilie et autres extrémités sexuelles. Une autre nouvelle, Calcutta , seigneur des nerfs souvent louée, décrit une invasion de zombies dont les attaques sont décrites avec un luxe de détails sanglants qui secoue les tripes. Je m’attendais à de l’horreur, mais certainement sous une forme plus feutrée.

Ceci dit ce n’est pas  en vain que le chiffon rouge et poisseux est lancé à la gueule du lecteur. Si les nouvelles peuvent choquer elles ne s’y résument pas. Sa bouche aura le goût de la fée verte est une merveille de décadentisme rappelant ces œuvres désespérées à charnière des XIXe et XXe siècles et posant un très beau et sombre personnage principal, décrivant une lente et majestueuse descente vers l’enfer. La tension entre la laideur des actes et la beauté de l’écriture monte crescendo, mettant le lecteur hors d’haleine, espérant une catharsis finale.

Calcutta , seigneur des nerfs décrit la ville de Calcutta d’une manière qui marque. Les zombies n’y sont pour une fois pas représentés comme un péril mondial, un adversaire lent mais déterminé de l’humanité, mais comme la simple pauvreté qui s’infiltre partout et dévore les faibles qui n’ont plus les moyens ou les forces de lutter. C’est sale, sanglant, mais extrêmement expressif et fait un très bon usage des symboles, notamment des dieux hindous. Prise de tête à New York lui tend un miroir : version américaine où cette fois d’authentiques SDF apparaissent comme des zombies.

La légère douceur du désespoir

Ceci dit les autres nouvelles sont dans l’ensemble moins poussées dans le gore, plus calmes. Toutes ont par contre cette ambiance caractéristique, mélangeant l’impuissance du héros et un cadre glauque dans une grande bassine douce-amère. Musique en option pour voix et piano par exemple est remplie d’espoir, celui d’une jeune star qui cherche comment éviter que la beauté de sa voix ne tue ses adorateurs. Confronté à sa propre nature il lutte (et triomphe !) jusqu’à ses dernières forces.

Cette lutte contre un monde ou une nature hostile est une constante. Dans Anges c’est contre leur séparation que des jumeaux, anciens siamois, luttent de toutes leurs forces de moitié d’enfants. Si la nouvelle prend son temps pour démarrer la fin est impressionnante. Le Conte géorgien va dans la même veine, en donnant une autre version avec des personnages plus âgés où l’un reste tandis que l’autre disparaît.

Paternité et Cendres du souvenir, poussière du désir, les deux dernières nouvelles du recueil s’attaquent à la famille, mettant en scène deux attitudes face à la venue d’un enfant, livrant au final un message tragique car ici s’attacher signifie perdre et mourir, sans que le destin ni la nature des personnages leur laisse un échappatoire.

Le fantastique, une horreur quotidienne

Je ne vais pas détailler toutes les nouvelles. Il me suffit de dire que Xénophobie, La sixième sentinelle, Disparu et Traces de pas dans l’eau sont d’une veine fantastique plus classique où l’horreur procède moins des viscères que de la mélancolie des histoires ici contées, l’exotisme du vaudou ou des rites traditionnels chinois faisant son œuvre en matière d’ambiance.

Mais toutes ces nouvelles distillent une ambiance sombre, lourde de menaces. Le fantastique ne sourd de la tapisserie rapiécée de la réalité quotidienne des personnages, la nôtre car contemporaine, que pour en souligner l’horreur (pauvreté, racisme, solitude, violence, etc.) qui sinon est trop habituelle pour vraiment choquer. L’écriture est dans l’ensemble magnifique, pas dans la retenue certainement, mais évitant un baroque trop éhonté, précise dans l’horreur gore et grâce à cela bien plus marquante qu’une litanie de tripes anonymes.

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2 Responses to Contes de la fée verte, de Poppy Z. Brite

  1. djinfizz says:

    excellente critique, ça me donne bien envie de le lire! 9a tombe bien ces derniers temps j’enchainai plutôt les navets

    • Imrryran says:

      Merci bien. 🙂

      D’ailleurs j’ai oublié d’en parler mais j’ai l’impression qu’il y a un tropisme vers l’homosexualité masculine chez les auteures d’horreur américaine. Chez Anne Rice comme chez Poppy Brite c’est assez frappant.

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