Trois Christs, de Valérie Mangin, Denis Bajram et Fabrice Neaud

Trois Christs, de Valérie Mangin, Denis Bajram et Fabrice NéaudLes bonnes histoires médiévales sont rares en bande dessinée. Du médiéval-fantastique il suffit de donner un coup de pelle dans un arbre pour en voir tomber des dizaines de livres avec elfes, héros, dragons et magiciens ; du médiéval, même teinté de fantastique, on en trouve très peu en rayons.

Un suaire bien mystérieux

Cette histoire tourne autour de la redécouverte du suaire de Turin, supposé être le linceul du Christ ayant conservé son image miraculeuse à travers les âges. Elle se déroule en Champagne au XIVe siècle et tourne autour de quatre personnages principaux : un sculpteur itinérant, un chapelain, un vieux chevalier et sa jeune femme. Lors de la consécration pascale d’une nouvelle église leurs destins vont se lier autour du fameux suaire.

Trois pistes sont explorées successivement dans le livre, trois tiers de l’histoire d’une relique dont la source est sujette à caution même au sein de l’Église de l’époque. Les transitions entre elles sont assurées par des vignettes noires et blanches de Neaud qui mettent en contexte ces trois « nouvelles ».

Un, deux, trois, soleil !

Le suaire est une vraie relique, ayant entouré et gardé l’image du Christ crucifié, abandonné à la vénération des hommes. Cette histoire est la plus poétique de toutes, quasiment une parabole, elle rappelle nombre de contes médiévaux et en transmet la sensibilité, différente des contes de fées de Grimm ou Perrault comme des récits violents de Martin ou épiques de Tolkien. Elle est plus proche de l’imaginaire décrit dans les livres de Le Goff sur la civilisation médiévale, presque piétiste. Très touchante en tout cas et étrangère à notre époque, présentant une mentalité maintenant exotique.

Le suaire est un faux, conçu pour apporter renommée et richesse à une petite église et ses commanditaires. Bien plus dure, fable cruelle tout à la fois sur la noblesse et la religion, cette histoire met mal à l’aise car certains des protagonistes y sont vraiment mauvais. Elle dépeint un moyen-âge sous un angle réaliste et violent qui choque pour notre époque (difficile d’en dire plus sans dévoiler le point culminant de l’intrigue) bien au-delà du machiavélisme des personnages, très proche de la légende noire du moyen-âge vu comme un âge sombre ayant perdu le contact avec la civilisation. Au final, venant après l’hypothèse de l’authenticité elle sert presque de repoussoir et donne envie d’y croire.

Le suaire n’est peut-être pas authentique mais nos connaissances ne permettent pas de le comprendre. Touchant à la science-fiction, notamment par la place qu’y prend la radioactivité, cette histoire apporte une touche finale bienvenue. Les hommes y apparaissent comme bien peu de choses car dans leur foi sincère soumis à des forces qui les dépassent et dont le lecteur voit bien qu’ils ne les comprennent pas. La narration y est probablement la plus intelligente, laissant dans l’ombre la question de l’authenticité de la relique pour aborder celle de la foi, plus importante ici. Elle réalise aussi la synthèse entre les deux hypothèses précédentes résolvant leurs contradictions opposées par une remise en contexte (médiéval). Elle réussit aussi de manière intelligente à recycler nos clichés de polars modernes sur le moyen-âge faits de complots et d’ordres religieux secrets.

Une étude savante et dialectique

Tout d’abord je dois dire que la forme est magnifique. Chaque histoire présente une intrigue intéressante, toujours surprenante dans ses développements. Le dessin pointilliste de Bajram y fait pleinement honneur, tout à la fois beau et expressif, agréable à l’œil par ses tons doux et ses dégradés et plein de chaleur humaine, avec une représentation très maîtrisée des visages et des attitudes des personnages principaux.

Mais au travers ces trois histoires trois ambiances bien différentes ressortent, trois approches du moyen-âge, et de la religion qui y a toujours une place centrale. Chaque regard est un cliché, transcendé par la formation historique de l’auteure qui lui donne toute sa valeur. Elle offre au final une réflexion intéressante sur ce qu’est le moyen-âge : une époque de foi bénie ? une époque sombre, violente et inculte ? une époque où l’homme se débat avec un monde qu’il ne comprend pas ? Le suaire, même si toutes les intrigues tournent autour, n’a valeur que de symbole, celle de la foi : réelle, utilisée ou laissée au doute.

Elle se permet par ailleurs une dernière pirouette et réutilisant des dessins et des textes dans les trois parties. Les protagonistes et leurs caractères sont aussi les mêmes, s’exprimant juste différemment en fonction des circonstances. Le matériel est donc le même, le traitement chaque fois différent, les interprétations divergentes. Le procédé est bien maîtrisé car il n’y a qu’une seule fois que la réutilisation d’un texte m’a semblé un peu artificielle (page 83 case 4). Le duo Mangin-Bajram a aussi su parfois faire de petits changements, changeant quelques détails dans une case (surtout dans la deuxième partie) ou en changeant le ton de certains textes (c’est manifeste dans les expressions des villageois dans la troisième partie).

J’ai en tout cas trouvé cette approche très intéressante, allant bien au-delà de l’histoire moyenâgeuse que j’attendais de cette bande dessinée. La forme et le fond vont de concert dans cette réflexion mine de rien assez poussée. C’est une rare œuvre d’auteur intelligente se prêtant parfaitement à la relecture. Le site web est enfin une bonne idée car il permet de voir de manière interactive les correspondances de textes et d’images entre les trois parties de l’œuvre.

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3 Responses to Trois Christs, de Valérie Mangin, Denis Bajram et Fabrice Neaud

  1. djinfizz says:

    un thème alléchant en tous cas. 3 histoires en une seule BD pmear contre, ça veut dire des formats 17pages ou c’est un plus gros volume? les planches sont aérés ou chargées?

    • Imrryran says:

      Ce sont des histoires d’une vingtaine de pages, avec quelques pages de transition entre chacune. Les planches sont effectivement assez chargées dans l’ensemble, c’est très dense même si il y a souvent peu de texte.

  2. Ping : Idées en vrac pour un nouveau système Ars Magica

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