La Zone du Dehors, d’Alain Damasio

La Zone du DehorsC’est après avoir lu La Horde du Contrevent, par le même auteur, que j’ai découvert ce livre en librairie. La 4e de couverture est outrageusement élogieuse ce qui n’est pas forcément un bon point, mais le livre est gros (650 pages tout de même) et se présente comme de la SF politique engagée. Un coup de carte de bleue et c’est donc acheté.

Pour ceux qui ne l’ont pas lu, La Horde… brille entre autres qualités par la multiplication des points de vue, identifiés par des symboles en début de paragraphe. La Zone… montre les prémisses de cette technique, pas encore très maîtrisée, tournant parfois à la confusion, mais en tout cas efficace et assumée. Après quelques pages on s’y fait, et l’auteur se calme un peu, adoptant pour la plus grande partie du livre le point de vue de Capt, le personnage principal.

On plonge alors dans la description du fonctionnement d’une colonie humaine idéale. C’est une démocratie conservatrice, où la technologie permet une abondance jamais vue, où le peuple est géré par une caste politique, où la place de chacun correspond exactement à ses capacités, ni plus ni moins. Un univers oscillant en fait entre l’utopie et la dystopie, qui rappelle aussi bien l’Utopie de Moore, que le Meilleur des mondes d’Huxley ou l’année 1984 d’Orwell. Un univers qui rappelle aussi le nôtre, caricaturé, parfois de manière très directe, violente même.

La contestation est portée par la Volte, un mouvement libertaire qui cherche à redonner de l’énergie à une société ankylosée dans le confort. Tous les personnages principaux en font partie, tous. L’auteur aussi pourrait-on dire, en tout cas c’est l’impression que j’ai eue en lisant le livre, même si par moments il semble se distancier de ses héros. Foucault et Nietzche aussi (la couverture nomme Deleuze, mais je le connais moins) tellement leurs idées sont reprises et utilisées dans la critique et les fondations du système politique décrit. Les tours panoptiques, le contrôle des corps pour raisons de sécurité, la normalisation des êtres, tout cela sort de Surveiller et punir.

Effectivement ce livre est politique. Il n’y est question que d’apathie politique du peuple, de dérives sécuritaires, de gestion du débat public, d’engagement dans un mouvement, du degré de contrôle de sa vie privée, de l’arbitrage entre liberté et sécurité, de fichage des individus et des comportements, etc. De ce point de vue on n’est pas volé, c’est politique et engagé. Trop peut-être pour certains qui pourraient ne pas apprécier le parti-pris libertaire de l’auteur. Trop bavard aussi, car on discourt beaucoup dans ce livre, de manière généralement intelligente et bien tournée, mais il peut être pénible de ne pouvoir répondre à un personnage de papier quand ses opinions choquent trop les nôtres et que la suite des évènements semble lui donner absurdement raison.

Moi j’ai apprécié. J’ai apprécié aussi ce qui dans ce livre semble dater de la première version, œuvre de jeunesse, pleine d’idéalisme, visiblement remaniée mais dont les traces restent. Au final une opposition se construit entre des personnages et des discours idéalistes, un substrat de jeunesse, plein de bonnes intentions et d’optimisme béat, et la réalité, l’opposition conservatrice du quidam, la peur du débordement, possiblement la maturité de l’auteur. C’est probablement là que le livre est le plus intéressant politiquement parlant, quand il abandonne les discussions sur telle ou telle mesure pour parler de l’engagement et de comment celui-ci peut espérer résister à la réalité d’une révolte dont les protagonistes ne contrôlent pas la lancée.

Au final un livre dont la 4e de couverture ne ment pas, chose extraordinaire, permettant au lecteur de savoir explicitement à quoi s’attendre, de choisir en toute connaissance de cause un livre certes pas parfait mais qui atteint son but énoncé.

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7 Responses to La Zone du Dehors, d’Alain Damasio

  1. Neit says:

    Cela correspond bien avec l’idée que je m’en faisais, alors… Et c’est aussi pour ça que je ne lirai pas ce livre. J’ai trop aimé la Horde du Contrevent, je ne veux pas me dégoûter de l’auteur.

    • Imrryran says:

      Tu peux essayer, les deux sont bien du même auteur, c’est incontestable. Là où la Horde est philosophique la Zone est plus terre à terre. Les deux au final sont assez acide, tant sur les personnages que sur l’univers. Les deux sont aussi très bavards, mais la technique narrative de la Horde, plus au point, donne d’avantage une impression d’avance lors des dialogues où le « chœur » de la horde reprend la même idée et la malaxe personnage après personnage.

  2. Benoit says:

    Ce que j’aime bien en lisant ton blog, c’est qu’il me (re)donne l’envie de lire. Après être resté « coincé » presque un an sur le Trône de Fer que je lisais à une vitesse pitoyable, je dois bien reconnaitre que ce n’est pas moi qui avais perdu le goût de la lecture, mais bien la série qui ne m’a pas plu. Trop de personnages et pas assez d’action je pense… Je reviendrais sans doute dessus plus tard.

    Enfin bref, maintenant que j’ai changé, et que j’ai retrouvé le plaisir de lire plusieurs heures par jour en période de partiels, je vais sans doute trouver des idées de lectures grâce à tes critiques ma foi fort bien écrites. Ça fait un moment que je n’ai pas lu de SF, et le genre me manque…

    • Imrryran says:

      Si tu n’as fait que commencer le Trône de Fer, je te conseille d’attendre la fin de la série pour t’y remettre, tu évites ainsi la frustration d’attendre plusieurs années chaque nouveau tome…

  3. Ping: La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio

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