Les Falsificateurs, d’Antoine Bello

Les FalsificateursJ’ai lu il y a quelques temps une critique des Falsificateurs d’Antoine Bello qui m’a mis l’eau à la bouche. Le trouvant en librairie j’ai sauté sur l’occasion. Ah le bon roman que voici ! Concis, construit sur une idée précise qui déroule son intrigue sur quelques centaines de pages qui se dévorent.

On y suit un jeune islandais qui par jeu va falsifier des données, modifiant de petits détails anodins dans des rapports sans intérêt, changeant des dates, des pourcentages, comme pour tromper le sort et se moquer des bureaucrates. Puis, recruté par une organisation secrète ayant fait de la falsification son maître-mot, il va pouvoir donner dans des intrigues autrement plus ambitieuses, à l’échelle planétaire.

La qualité de ce livre n’est pas ses personnages. Tous, s’ils ne sont pas de purs archétypes, ont au plus deux traits de caractère (intelligent et naïf, roublard et bon vivant, froide et ambitieuse…) correspondant à des clichés bien connus. Ils apprennent peu de leurs expériences, et les évènements qu’ils vivent les changent encore moins. Il n’y a à vrai dire pas beaucoup de suspens à en attendre.

Ce n’est pas non plus le style de l’auteur, simple, presque journalistique, efficace, en tout cas lisible car le livre se lit très vite, se dévore même.

Non, la grande force de ce roman c’est de partir d’une idée simple et de la dérouler aussi loin que faire se peut. Cette idée est que dans une époque marquée par la bureaucratie, les documents importent plus que la réalité. C’est à dire qu’en falsifiant des documents on peut influencer des décisions ayant des impacts sur des millions de gens, et même si les documents sont pris en faute, certains essaieront alors de corriger la réalité plutôt que les documents. Cette idée simple, qui n’est si éloignée de cela que certains passage du Pendule de Foucault d’Umberto Eco, donne lieu évidemment à des questionnements, moraux pour les personnages qui s’interrogent  sur le sens de leur action (jeu ? bonne intention ? manipulation ? mégalomanie ?), politique pour le lecteur qui peut réfléchir à la fragilité d’une décision prise dans un bureau. On ne peut pas cependant dire que cela soit poussé très loin.

Là où cette idée révèle tout son intérêt c’est quand les personnages montent des falsifications ou dissèquent celle qui ont déjà eu lieu, de la chienne Laïka à la découverte de l’Amérique, en passant par les œuvres du cinéma expressionniste allemand. Chacune est un régal pour l’esprit, une idée qui aurait pu mériter une nouvelle à elle seule ! Toutes ne bouleversent pas le monde c’est certain, mais toutes sont décrites avec une minutie du détail qui sans être ennuyeuse un instant apporte une surprise à chaque page. Comment créer de toutes pièces une ville américaine sans distribuer dans les bibliothèques de l’état des éditions de son journal local ? Comment faire croire à une espèce de poisson inconnue sans des graphiques montrant sa disparition progressive ? Comment sauver une tribu africaine sans ramener des diamants extraits de ses terres ancestrales ? Comment inventer un film disparu sans projection confidentielle à la Cinémathèque française ? Quelques conspirations de plus grande envergure permettent aussi, si elles sont moins détaillées, de s’amuser avec l’histoire, celle de Colomb, de la conquête spatiale…

On repense souvent au Pendule de Foucault qui mettait aussi en scène des falsificateurs, plus monomaniaques ceci dit que les touche-à-tout de Bello, aussi plus érudits, plus littéraires, et plus intéressants il faut bien le dire. Mais on sent en lisant ce livre que l’auteur a eu un grand plaisir à décrire les manigances de son Comité de Falsification du Réel, et on a grand plaisir à le lire. On en viendrait même presque à regretter que l’histoire qui lie tout cela soit faible, et que certains passages (notamment celui à l’académie) cassent le rythme, empruntant aux clichés du roman d’apprentissage plus qu’à l’espièglerie intellectuelle qui est le point fort du livre et en fait, à défaut d’un classique, un livre dont la lecture est tout ce qu’il y a de plus réjouissante, et dont les défauts attirent d’autant moins l’œil qu’il se lit très très vite. Une friandise en somme.

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